Histoire de la Marquise-Marquis de Banneville
1696 - August pp. 171-238 | September pp. 85-185 (13,374 words) | Back to Main Text page
(Formatting has been mostly preserved, but some line breaks have been added for ease of reading comprehension)
Pub. note:
Vous avez pris trop de plaisir à lire les avantures de la petite Marquise Marquis de Banneville, pour en avoir perdu la memoire. La Dame qui s'estoit donné la peine de les écrire, avoit oublié plusieurs circonstances, dont je n'ay pû jusqu'icy vous faire part, comme vous le remarquerez par l'histoire du beau Sionad, que vous n'avez point veuë, & la même Dame l'ayant ajoûtée, avec plusieurs autres particularitez, je ne veux pas vous priver d'une lecture qui assurément vous sera tres agreable, quoy que la matiere vous en soit déjà connuë pour la plus grande partie.
HISTOIRE
Da la Marquise-Marquis
de Banneville
Il n'y avoit que six mois que le Marquis de Banneville, Gentilhomme de Berry, estoit marié à une jeune personne, belle, de beaucoup d'esprit & heritiere, lors qu'il fut tué au Combat de Saint Denis. Sa Veuve fut touchée sensiblement. Ils estoient encore dans les premieres ardeurs, & nul chagrin domestique n'avoit troublé leur bonheur. Elle ne se laissa point aller à une douleur éclatante, & sans faire les cris ordinaires, elle se retira à une de ses maisons de campagne, pour y pleurer à son aise, sans contrainte & sans ostentation ; mais à peine y fut-elle arrivée, qu'on luy fit remarquer à des signes certains, qu'elle estoit grosse. D'abord la joye de revoir un petit modele de ce qu'elle avoit tant aimé, s'empara de toute son ame. Elle songea à conserver les précieux restes de son cher Epoux, & ne negligea rien de ce qui pouvait contribuer à sa propre conservation. Sa grossesse fut fort heureuse, mais quand les temps approcherent, mille pensées la vinrent tourmenter. La mort funeste d'un homme de guerre se representa à ses yeux avec toutes ses horreurs ; elle crut voir la même avanture pour ce cher enfant qu'elle attendoit, & ne pouvant s'accoutumer à une idée si triste, elle souhaita mille fois que le Ciel luy donnast une Fille, qui par son Sexe se trouvast à couvert d'une si cruelle destinée. Elle fit plus, & se mit en teste de corriger la nature, si elle ne répondoit pas à ses desirs. Elle prit toutes les précautions necessaires, & fit promettre à sa Sage-femme d'annoncer à haute voix la naissance d'une Fille, quand même ce seroit un Garçon. La chose ainsi resoluë fut aisément executée. L'argent fait tout ; la Marquise estoit la maistresse dans son Chasteau, & la nouvelle courut bien tost qu'elle avoit eu une Fille, quoy que dans la verité elle eust eu un Garçon. On porta l'Enfant au Curé, qui dans la pure bonne foy le baptisa sous le nom de Mariane. La Nourrice fut ainsi gagnée, & la petite Mariane fut élevée par sa Nourrice, qui dans la suite devint sa Gouvernante. On luy apprit tout ce qu'une Fille de qualité doit sçavoir, la Danse, la Musique, le Clavessin. Ses Maistres n'avoient qu'à dire, & dans le moment elle saisissoit tout ce qu'ils avoient à luy dire. Une si grand facilité de genie força sa Mere à luy faire apprendre les Langues, l'Histoire ; & même la Philosophie, sans craindre que tant de sciences se broüillassent dans une teste, où tout se rangeoit avec un ordre admirable ; & ce qui ravissoit en admiration, c'est qu'un esprit si beau sembloit estre dans le corps d'un Ange. Sa taille à douze ans estoit déja formée. Il est vray qu'on l'avoit un peu contrainte dés l'enfance avec des corps de fer, afin de luy faire venir des hanches, & luy faire remonter la gorge. Tout avoit réussi, & son visage, dont je ne vous feray la description qu'à son premier voyage de Paris, estoit déja d'une beauté achevée. Elle vivoit dans une ignorance profonde, ne soupçonnant pas seulement qu'elle pust estre autre qu'une Fille. On l'appeloit dans la Province, la belle Mariane. Tous les petits Gentilshommes voisins, qui la regardoient comme une grande heritiere, luy venoient faire la cour. Elle les écoutoit tous, & répondoit à leurs galanteries avec beaucoup de liberté d'esprit. Mon cœur, disoit-elle un soir à sa Mere, n'est pas fait pour des Provinciaux, & si je les reçois bien, c'est que je veux plaire à tous le monde. Prenez garde, mon Enfant, luy dit la Marquise, que vous parlez come une Coquette. Hé, Maman, laissez-les faire ; qu'ils m'aiment tant qu'ils voudront, que vous importe, pourvû que je ne les aime pas ? La Marquise se réjoüissoit extrémement de l'entendre parler ainsi, & luy donnoit toute liberté avec ces jeunes gens, qui d'ailleurs ne sortoient jamais du respect. Elle sçavoit le fond des choses, & be craignoit point de suite.
La belle Mariane employoit jusqu'à midi a étudier, & le reste du jour à se parer. Après avoir donné, disoit-elle, agreablement, tout le matin à mon esprit, il est bien juste de donner l'apresdînée à mes yeux, à ma bouche, à toute ma petite personne. Et effectivement elle ne commençoit à s'habiller qu'à quatre heures du soir. La Compagnie etoit d'ordinaire assemblée à cette heure là, & se faisoit un plaisir de la voir à sa toilette. Ses femmes de chambre la coiffoient mais elle ajoutoit toûjours d'elle même quelque nouvel agrément à sa coiffure. Ses cheveux blonds retomboient par grosses boucles sur ses épaules. Le feu de ses yeux & la vivacité de son teint éblouissoient & tant de beautéz estoient animées & soutenuës par mille jolies choses, qui sortoient à tous moment de la plus belle bouche du monde. Tout ce qu'il y avoit de jeunes gens autour d'elle étoient dans une espece d'adoration ; aussi n'oublioit-elle rien, pour les piquer encor davantage. Elle passoit elle même dans ses oreilles avec une grace admirable, des pendans, ou de perles, ou de rubis, ou de Diamans. elle mettoit des mouches, & sur tout des imperceptibles, qui étoient si petites, qu'il faloit avoir le teint aussi delicat, & aussi fin qu'elle avoit, pour qu'on les pût appercevoir ; mais en les mettant, elle faisoit mille petites façons, consultant tantôt l'un, tantost l'autre, sur ce qui lui seïoit le mieux. la mere étoit ravie de joie, & se remercioit à tous moment de son habileté. Il a douze ans, disoit-elle tout bas, il faudroit bientost songer à le mettre à l'Academie & dans deux ans, il suivroit son pauvre pere. Et là-dessus transportée d'affection elle alloit baiser sa chere Fille & lui laissoit toutes ces petites coquetteries quelle eust condamnées dans la Fille d'un autre.
Les choses en étoient là, lorsque la Marquise de Banneville fut obligée de venir à Paris solliciter un Procés, que lui fit un de ses voisins. Elle ne manqua pas d'y mener sa Fille, & reconnut dans la suitte, qu'une jolie personne n'est pas inutile dans les sollicitations. La Mere parloit procés au Conseiller, qui souvent l'interrompoit pour luy dire, Madame, vous avez là une belle enfant ; & la dessus Mariane faisoit la reverence, & rougissoit. La Mere recommençoit le narré de son affaire, & le Conseiller tournoit toûjours la teste du côté de la Fille, qui un jour fâchée tout de bon de qu'on n'écoutoit pas sa Mere, mais, Monsieur, dit elle au vieux Conseiller, écoutez donc ce que dit maman. Hé allez ma belle enfant, lui repondit-il, j'écoute des yeux, & je vois que vôtre procès est fort bon. Venez seulement me solliciter de temps en temps & soyez toûjours aussi sage que vous estes belle.
La Marquise de Banneville en arrivant à Paris, alla voir la Comtesse d'Aletref, son ancienne amie, & luy demanda ses avis & sa protection pour sa Fille. La Comtesse fut frapée de la beauté de Mariane, & la baisa avec tant de plaisir qu'elle y retourna plusieurs fois. Elle se chargea de sa conduite, pendant que la mere vaqueroit à ses procés, & promit de ne pas la laisser manquer de plaisirs. Elle ne pouvoit tomber en meilleure main. La Comtesse née pour la joye, avoit trouvé le moyen de se separer d'un Mary incommode, non qu'il ne fust homme de merite aimant le plaisir aussi-bien qu'elle, mais ne convenant pas dans le choix de leurs plaisirs, ils avoient l'esprit de ne se point contraindre, & de suivre chacun son inclination. La Comtesse avoit esté assez jolie de visage, la taille mal faite. L'envie d'avoir des Amans avoit cedé à l'envie d'avoir de l'argent, & le jeu estoit devenu sa passion dominante. Elle avoit une fille d'une beauté parfaite, & si belle à douze ans, qu'on craignoit pour la durée, & que des traits formez de si bonne heure, ne perdissent bien tost le mignon, qui en faisoit tout l'agrément. La petite Mariane fut reçûë à bras ouverts & de la mere & de la fille, à qui elle tenoit compagnie, pendant que la mere joüoit. Elles se faisoient fort grand plaisir l'une à l'autre, & se consoloient ensemble des petites incivilitez que le jeu leur attiroit journellement. Quoy, ma chere, disoit la petite Mariane à sa Compagne les jeunes gens de Paris les mieux tournez, les plus galans, vous quittent pour le valet de Trefle, ou pour la Dame de Carreau ? Ils sont furieux, quand ils ont perdu, & vostre preference ne les calme pas ? Vos yeux n'ont pas la force devant nous presque sans nous regarder, & courent prendre leur place autour d'une table, où ils ne font que se lamenter de leur mauvaise fortune ? Nos Provinceaux valent encore mieux que cela. Ah, ma chere, reprit Mademoiselle d'Aletref, vous n'avez pas tout vû. Ils sont mille fois plus grossiers, que vous ne sçauriez vous imaginer. Plus de petits soins, encor moins de petits presens, nulle complaisance. Il faut que nous fassions plus de la moitié du chemin. Helas ! nos meres n'estoient pas de mesme ; aussi ont-elles vû les derniers beaux jours de la galanterie. C'est ainsi que ces deux jeunes personnes moralisoient au deffus de leur âge. A voir leur petit minois, fin, delicat, éveillé, on ne les eust pas cru capables de reflechir sur les vices du temps, & selon les apparences, les Fontanges, les Jardinieres devoient tenir le premier rang dans la pluspart de leurs conversations.
Cependant la Marquise de Banneville dormoit en paix. Elle connoissoit assez la reputation de la Comtesse, qui n'y prenoit pas garde de si prés, & jamais elle ne luy eust confié sa veritable Fille ; mais pour Mariane, outre qu'elle l'avoit élevée dans des sentimens de vertu, elle voulut un peu, pour se divertir, la laisser sur sa bonne foy, se contentant de luy dire, qu'elle alloit monster sur un Téatre bien different de celuy de la Province ; qu'elle y trouveroit à chaque pas des Amans aimables, tendres, passionez (ce qui n'estoit pourtant pas trop vray) qu'il ne faloit pas les croire légèrement, & que so son cœur se sentoit foible, elle vinst à elle luy conter tout ; qu'à l'avenir, elle la regarderoit comme sa Fille, & lui donneroit les conseils qu'elle prendroit pour elle même.
Mariane, que l'on comença a nommer la petite Marquise, promit à sa mere de lui decouvrir tous les mouvemens de son cœur, & se fiant sur le passé, elle crut pouvoir affronter sans peril la galanterie de la Cours de France. C'eust été une entreprise bien temeraire il y a trente ans. On lui fit des habits magnifiques ; on essaya sur elle les modes les plus nouvelles. La Comtesse qui presidoit à tout cela, prit soin elle-même de la faire coiffer pas Mademoiselle de Canillac. Elle n'avoit que des boucles d'oreilles d'enfant & peu de pierreries. La mere donna toutes les siennes, qui étoient mal en œuvre, & sans faire beaucoup de dépense, on trouva moyen de luy faire deux paires de pendans d'oreilles de Diamans, & cinq ou six poinçons pour mettre dans ses cheveux. Il n'en faloit pas davantage pour la parer extrêmement. La Comtesse luy envoyoit son carosse l'après dinée & la menoit à la Comedie, à l'Opera, ou dans des maisons de jeu. On l'admiroit par tout. Les filles & les femmes ne pouvoient se lasser de lui faire des caresses, & les plus belles n'avoient aucune jalousie des louanges qu'on donnait à sa beauté. Certain charme caché, qu'elles sentoient sans le compendre, entrainoit leurs cœurs, & forçoit à rendre un hommage sincere au merite de la petite Marquise ; ca personne ne lui échapoit, & son esprit encore plus impérieux que sa beauté, lui faisoi des conquestes plus seures & plus durables. On étoit pris d'abord par un teint d'une blancheur éblouissante, un incarnat toûjours rénaissant surprenoit toujours. Ses yeux étoient bleux & n'en étoient pas moins vifs ; ils sortoient de deux paupieres épaisses, qui rendoient leurs regards plus tendres & plus languissans. Le tour du visage étoit ovale, & sa bouche vermeille & rebordée presentoit dans le tems même qu'elle parloit le plus serieusement, vingt petits trous creusez par les Graces, & vingt ou tres encore plus aimables qu'elle formoit en riant. Un exterieur si charmant étoit soutenu par tout ce qu'une bonne éducation peut ajoûter à une nature excellente. La petite Marquise avoit sur le visage, un lustre de modestie, qui lui attiroit le respect ; elle sçavoit distinguer- les temps, & n'alloit jamais à l'Eglise qu'avec des coiffes, point de mouches, évitent l'étalage, que recherchent la pluspart des femmes. Il faut, disoit-elle, prier Dieu à la Messe, & danser au bal, & le faire de tout son cœur.
Il y avoit trois mois qu'elle passoit la vie fort agreablement, lors que le Carnaval arriva. Tous les Princes, tous les Officiers étoient revenus de l'armée, & les divertissemens publics se réchauffoient de toutes parts. Chacun faisoit des parties de plaisirs, & M... preparoit un grand bal dans son Palais. Ce Prince aussi beau que vaillant, aussi aimable parmi les Dames, que fier parmi les soldats, vouloit qu'on se divertît dans sa maison, & selon sa coutume, on y disposoit toutes choses pour la feste du Lundi gras. La Comtesse qui n'estoit plus assez jeune pour aller au bal à visage découvert, y voulut aller en masque, & mit la petite Marquise de la partie. On l'habilla en Bergere avec des habillemens trés simples, mais trés propres. Ses cheveux qui lui pendoient à la Ceinture, étoient renouez en grosses boucles avec des rubans couleur de rose ; ni perles ni Diamans, de belles cornettes ; deux ou trois petites mouches, elle n'étoit parée que d'elle-même & ne laissa pas d'attirer tous les regards. La beauté y étoit alors dans son triomphe. La Princesse de C... & Madame la D...... étoient arrivées de V.... incognito. La Duchesse d'H..... & la Marquise de R... y disputoient de charmes, & l'on y remarquoit avec encore plus d'etonnement & de plaisir, le beau Prince Sionad, qui aprés avoir vaincu les ennemis du Roi par la force de son bras, venoit sous des habits de femme disputer au beau Sexe, & remporter au jugement des connoisseurs, le prix de la souveraine beauté.
En entrant dans le bal, la Comtesse prit son parti, & s'alla mettre derriere le beau Sionad. Ma Princesse, luy dit elle en l'abordant & lui presentant la petite Marquise, voici une petite Bergere, qui n'est pas indigne de quelques uns de vos regards. Elle s'approcha aussitost avec respect, & voulut baiser le bas de la robe du Prince, ou pour mieux dire, de la Princesse, mais il la releva & l'embrassant avec tendresse, la belle Enfant, s'écria-t-il avec transport, les jolies traits ! Quel souris ! quelle finesse ! Ou je me trompe, ou elle a encore plus d'esprit que de beauté. La petite Marquise n'avoit encore répondu que par une petite mine riante & modeste, lorsque le D.... de C...... la vint prendre pour danser. Le respect que toute la Compagnie devoit à ce grand Prince, attira d'abord les yeux & l'attention, mais quand on vit avec quelle grace la petite Marquise lui rispostoit sans estre embarassée, son oreille, sa legereté, ses petits sauts en cadence, ses souris fins sans estre malicieux, l'eclat nouveau qu'un exercice violent répandoit sur son visage, on fit dans toute la salle comme de concert, un profond silence. Les violons eurent le plaisir de s'entendre, & chacun parut occupé de la voir & de l'admirer. La dance finit avec des acclamations, dont le Prince, tout beau & tout aimé qu'il est, n'eut que la moindre partie.
À peine la Marquise de Banneville fut elle retournée chez elle, que sa Fille lui dit ; Est-il possible, ma chere, Maman, que cette belle Princesse, qui m'a fait tant d'amitiez au bal, qui est si belle, si aimable, soit un garçon ? La Comtesse d'Aletref me l'a dit tout bas, mais pour moi je ne le sçaurois croire. Cela est pourtant vrai, repliqua la Mere, & la premiere fois que nous verrons la Comtesse, je la prierai de nous conter son histoire. Oh pour moi, s'écria la petite Marquise avec une simplicité admirable, je ne crois pas que je voulusse m'habiller en Fille, si j'étois garçon. Ne jurez de rien, reprit sa mere. Contentez-vous, ma chere Enfant de faire vôtre devoir, & ne trouvez jamais à redire à ce que font les autres.
Le lendemain, la Comtesse d'Aletref étant venuë les voir, elles la mirent d'abord sur le beau Sionad. Ah Madame, lui dit la petite Marquise en lui baisant les mains, contez-nous les avantures d'une si belle Princesse. Maman m'a dit que vous sçaviez tout. Il est vrai reprit-elle, que personne ne sçait mieux que moi, tout ce qui regarde le beau Sionad. Le Prince qui luy a donné la naissance m'avoit fait l'honneur de me charger de son éducation, par ce que mon mari a été autrefois Ambassadeur auprés de lui, & je ne l'ai abandonné à lui même, que depuis qu'il va à la guerre. Je satisferai vôtre curiosité, ma belle Enfant, quand vous voudrez. Tout à l'heure, Madame, dit la petite Marquise en se jettant à son cou. Vous êtes vive, reprit la Comtesse, mais vous étes si aimable, qu'il faut faire tout ce que vous voulez.
HISTOIRE
Du beau Sionad
Le beau Prince dont j'ay à vous entretenir, est né dans les glaces du Septentrion. Le Prince son Pere l'eut en secret de la belle Sophie, qui pour cacher son avanture amoureuse, voulut danser au Bal trois jours aprés estre accouchée, & par là contracta une maladie qui luy donna la mort au bout de sept ou huit mois, les apparences de l'honneur luy ayant paru plus précieuses que la vie. Sa perte redoubla la tendresse du Pere envers l'Enfant, reste unique d'une Mere si vertueuse. On n'épargna rien pour le conserver dans un âge fort tendre & une complexion si delicate. Il avoit, comme vous le voyez, toute la beauté, & par conséquent toute la delicatesse de la belle Sophie. Enfin dès qu'il eut atteint l'âge de douze ans, le Prince son Pere n'estant pas content des Maistres de son pays, & ne le les croyant pas assez habiles, l'envoya en France, pour y achever des études qu'il avoit fort heureusement commencées. Il luy donna un équipage honneste, mais modeste, ne voulant pas qu'il fust connu pour ce qu'il estoit, & luy fit porter le nom de Comte de Garden. Son Gouverneur eut ordre de s'adresser à moy, & de prendre mon avis en toutes choses. Je le mis au College d'Harc.... le plus beau de Paris, & en meilleur air. Le jeune Comte s'y perfectionna bien-tost dans la connoissance des Langues, & devint le premier de ses Classes. On songea vers la fin de l'année à representer une Tragedie, selon la coutume. Le Regent prit pour objet les amours d'Alexandre & de Statira ; il falloit donner les Personnages ; on choisit le Comte de Garden pour representer la Princesse. Sa beauté n'estoit pas encore dans l'estat de perfection où vous la vîtes hier. Il n'avoit que quinze ans ; tous ses traits n'estoient pas encore formez, mais on ne laissoit pas déja sur son visage le plus beau teint du monde, le plus ébloüissant de blancheur, avec un incarnat qui ne paroissoit pas naturel, tant il estoit bien placé, & toujours égal, quelque temps qu'il fist. Quoy, Madame, interrompit la petie Marquise, le teint de ce beau Prince est naturel ? J'aurois juré qu'il mettoit du rouge. Non, reprit la Comtesse, il ne doit qu'à la nature ce que nous admirons en luy, & ce n'est pas à vous, petite Marquise, avec les couleurs que vous vous presentez à trouver cela extraordinaire.
Mais pour revenir à son histoire, son Gouverneur vint m'avertir deux mois avant qu'on representast la Tragedie, que son Maistre y devoit faire un des principaux Personnages, & qu'il avoit recours à moy pour l'aider à y réussir. J'allay aussi-tost au College, & trouvay que ces bons Regens avoient les yeux justes, de choisir le petit Comte pour en faire une Fille. Je luy demanday si ce personage luy feroit plaisir, & il me dit qu'il n'en sçavoit rien. Helas ! je me reproche de luy avoir mis dans la teste l'amour de luy-même. Il ne sçavoit pas qu'il estoit beau, je l'en fis appercevoir. Je luy donnay un miroir de poche, je le poudray, je luy mis des mouches, je luy fis percer les oreilles pour y mettre des pendans de Perles & de Diamans, dans la crainte que ceux que luy préterois, ne tombassent sur le theatre en déclamant. Je me chargeay de luy faire faire une robe magnifique, & même pour l'accoutumer, je luy envoyay deux jours aprés un Maistre à danser, pour luy apprendre à marcher & à faire la reverence en Fille, & même à conduire ses yeux avec la modestie du Sexe. J'estois entestée du jeune Comte, & voulois absolument qu'il réussist à tout ce qu'il entreprendroit.
Mes soins ne furent pas inutiles. Je l'allois voir au College tous les huit jours, & le trouvoit toujours changé. Je luy avois fait faire des souliers de femme, afin qu'il s'y accoutumast de longue main, & qu'il ne fust point embarassé le jour de la Tragedie. Il avoit toujours porté un corps de grosse baleine pour luy conserver la taille, mais je luy en fis faire de fort propres en broderie d'or & d'argent, qui laissoient voir le haut d'une gorge fort blanche & potelée, & sembloient cacher par modestie tout ce qu'on ne voyoit pas. Il avoit aussi des chemises taillées en femme, avec une dentelle renversée & ratachée sur son corps. Sa démarche estoit toute changée, & jusqu'au ton de sa voix, il l'avoit adouci pour paroistre entierement Fille. Il faisoit au commencement toutes ces petites chose, parce qu'on luy disoit de les faire, mais bien tost il y prit goust. Il se faisoit mettre les soirs des cornettes & des rubans sur la teste, & prenoit grand plaisir à s'entendre louër sur sa beauté. Il avoit une robe de chambre à manches pendantes de tafetas incarnat brodé d'argent avec une grande queue, qu'un petit Page luy portoit toujours. On voyoit son corps de jupe tout à decouvert, des pendans d'oreilles de Perles & de Diamans, toujours cinq ou six mouches, & quand il descendoit en classe ou qu'il alloit à la Cahpelle, son valet de chambre lui donnoit la main, & lui servoit d'Ecuyer. Tous ses petits camarades lui faisoient la cour, & ne le nommoient plus que la Princesse de Garden. Ils faisoient tous les jours de vers à sa louange. Ah Madame, interrompit la petite Marquise, dites-nous en quelques uns. Pour moi, j'aime les vers à la folie. Je vais tâcher de m'en souvenir, reprit la Comtesse. Ils lui parloient sans cesse de sa beauté, & l'exhortoient à s'habiller toujours en fille. en voici,
Beau Prince, parez vous des ornemens des femmes,
C'est le moyen de plaire à tous.
La beauté fut toujours le partage des Dames,
Etrien n'est aussi beau que vous.
-
Venez aux plus belles festes,
Embellissez ces beaux lieux,
Et ne fattes des conquestes
Que par l'éclat de vos yeux.
-
Laissez à d'autres l'épée,
Les habits du beau Sexe ont esté faits pour vous.
La nature s'estoit trompée
En vous faisant les yeux si doux.
Enfin, huit ou dix jours avant la Tragedie je l'amenay chez moy, pour l'accoutumer entierement aux habits de femme. Je luy mis dés le lendemain ceux que je luy avois fait faire exprès, qui luy allerent admirablement ; & comme ce n'estoit point des habits de Comedien, je le menay avec moy à l'Opera & à la Comedie, où chacun se récria sur sa beauté. Je le menay aussi deux ou trois fois au College pour repeter son rôle avec les autres. Il avoit tout l'air d'une Fille ; on luy portoit la queuë. Il répondoit avec une modestie charmante à toutes les petites questions qu'on luy faisoit ; & quoy qu'il ne fust pas aussi paré de Diamans qu'il le devoit estre le jour de la Tragedie, on ne laissoit pas de l'admirer, & les Regens me remercioient bien affectueusement du soin que j'en prenois. Il passoit comme en triomphe au milieu de la cour, lors qu'un Ecolier luy fit une profonde reverence, & luy dit de fort bonne grace,
Mars & Venus se disputoient un jour
A qui possederoit vos charmes.
Le sang de vos Ayeux vous inspiroit les armes,
Et vos beaux yeux sembloient n'inspirer que l'amour.
Mais aujourd'huy toute dispute cesse.
Mars est vaincu, l'Amour rest vainqueur.
Nous ne voyons qu'une belle Princesse,
Et nous venons luy donner nostre cœur.
En fin le jour de la Tragedie etant arrivé, je pris plaisir à l'habiller moi-même. Sa robe étoit de tafetas incarnat, recouvert par tout d'une broderie d'argent fort legere, la jupe de même. Toutes les tailles de sa robe étoient marquées par des Diamans. Il avoit sur la tête un petit bonet à l'antique dont le devant étoit tout garni de Diamans. Le dessus étoit couvert de plumes incarnat & blanc en aigrette. Ses cheveux sortoient de tous côtez de dessous ce bonnet par grosses boucles ratachées avec un ruban incarnat. On voyoit entre ses cheveux des pendans d'oreilles de gros Diamans, qui jettoient un grand eclat. Un colier de grosses perles étoit autour de son cou, & il pendoit sur sa gorge une croix de Diamans & de Rubis. je lui mis avec le plus grand plaisir du monde sept ou huit mouches, mais par malheur nous nous oubliames en l'ajustant.La Tragedie devoit commencer à une heure selon la coutume, & il en étoit deux que nous n'étions pas encore sortis de chez moy. On nous vint querir en grande hâte & je crus en arrivant au College que tout étoit perdu. Madame, me dit le Principal, les yeux rouges de colere, on vous attend il y a plus d'une heure, & le monde s'impatiente. On representoit la Tragedie dans la Chapelle. Je passai par la petite porte, & montant sur le teatre je fis avancer ma petite Princesse, & dis tout haut. Nous vous avons fait attendre, mais c'étoit pour parer la Reine Statira. Chacun cria qu'elle étoit belle comme un Ange, & la Tragedie commença. Je ne vous dirai point qu'elle y fit des merveilles, mais ce qui vous surprendra, c'est qu'à la distribution des prix, le Comte en eut trois, se montrant superieur aux autres par la science, aussi bien que par la beauté.
Comme je m'étois apperceuë qu'il étoit fort aise d'être habillé en fille, je luy dis le soir pour me réjouir, Monsieur le Comte, voilà la Tragédie jouée. Il faut reprendre l'Epée & le Justaucorps. Il y a assez longtems, que vous vous contraignez. Moy, Madame, me contraindre, reprit-il avec précipitation, & croyant que je parlois tout de bon ! Je ne me suis point contraint, & c'est un fort grand plaisir pour moy, d'entendre par tout où je vais, ah la belle fille ! la jolie enfant ! qu'elle est aimable ! Je serois cens ans avec un Justaucorps & une Epée, qu'on ne me diroit rien de pareil. Je l'embrassai de tout mon coeur, & luy dis, hé bien, ma belle Princesse, vous serez fille, tant que vous serez avec moy. Je luy fis faire trois ou quatre habits plus galans que magnifiques, & luy achetay toutes sortes de garniture de tête. Je manday par le premier Courier au Prince son Pere, toutes nos petites avantures & il m'envoya de grosses lettres de change, non seulement pour payer tout ce que nous avions depensé, mais même pour acheter des pendans d'oreilles & quelques bagues, qu'on n'est pas bien aise d'emprunter toûjours. Ainsi la belle Princesse de Garden parut à la Cour & à la Ville dans tout son éclat. Tout le monde la prenoit pour une fille, & ceux même, qui sçavoient son histoire, avoient peine à s'imaginer la verité. Nous faisions tous les jours des parties de divertissement. Un jeune Prince de Saxe, qui étoit à Paris à l'Académie, nous donna bien du plaisir. Il devint amoureux de la Princesse, & ne nous quittoit point d'un pas. Nous le trouvions par tout, à l'Opera, à la Comedie, aux Tuilleries. Son Gouverneur, qui avoit oui dire dans les Universitez d'Allemagne, qu'il faut un peu d'amour pour débourrer les jeunes gens, ne s'opposoit point à une passion, qu'il croyoit fort innocente. Il luy fournissoit tout l'argent, dont il avoit besoin pour ses galanteries, & même pour avancer les affaires, il vint un jour me trouver & me dit avec une franchise, qui me charma. Madame, je viens à vous. Monsieur le Prince de Saxe est amoureux de Madame la Princesse de Garden. Il ne dort ni ne mange. ayez pitié de luy, & permettez qu'il puisse la voir à son aise. Il est sage, il aime de tout son cœur. Qu'y a-t-il à craindre ?
À ce discours du bon Allemand, je ne pus m'empêcher de rire, mais m'étant un peu remise, je pris mon serieux. Monsieur, luy dis-je, vous ne connoissez pas les dames Françoises. Elles ont beaucoup de liberté, mais elles n'en abusent pas, & quand on vient tout droit à leur parler d'amour, on n'est jamais écouté. Il faut de longs détours, se servir d'insinuation, que les petits soins fassent entendre ce qu'on pense. C'est un métier qu'on n'apprend qu'en le faisant, vôtre Prince est jeune, il a du temps devant luy. S'il aime, il trouvera le moyen de se faire aimer. Je faisois bien la méchante, mais je m'humanisay bientost. J'avois envie de me divertir. Je permis au Prince de Saxe de venir chez moi. la Princesse de Garden le receut avec civilité. Il étoit toûjours à ses genoux & luy contoit ses raisons. À peine sçavoit il vingt mots françois & cependant la bouche ne luy fermoit point. Il disoit bien, & n'avançoit gueres. La Princesse ne le pouvoit pas souffrir, & quand la Saint Remy fut venuë & qu'on parla de retourner au College, elle s'en consola, en pensant, qu'elle ne seroit plus exposée à la tendresse du Saxon. Ce fut pourtant avec bien de la peine, qu'il falut quitter tous les agréments d'une Princesse fort aimable, pour endosser le harnois d'un écholier fort mal propre.
L'année suivante se passa à peu prés de la même maniere, mais au Printemps de 1694. le jeune Comte voulut absolument aller à la guerre. Il avoit dix-sept ans, & il en a presentement dix-neuf. Il a fait deux Campagnes, & s'est fait connoistre digne de sa naissance ; mais quand l'hiver ramene la saison des divertissemens, il se souvient de sa beauté, qu'il oublie pendant qu'il se faut battre, & se fait un plaisir assez souvent de prendre les habits du beau Sexe, qui ne luy sont pas desavantageux. Vous fustes hier témoin de ses charmes, & qu'à la réserve de la Princesse de C..... & de Madame la D.. qui le disputeroient à Venus, je ne dis rien de vous, petite Marquise, il attiroit toute l'attention du Bal, & en faisoit l'un des principaux ornemens.
Voilà tout ce que j'ay à vous dire du beau Sionad, mais je suis trompée si vous ne le connoissez bien tost aussi bien que moy. Il m'a fait voir beaucoup de curiosité pour la petite Marquise, & s'il me prioit de l'amener icy ; vous luy diriez, Madame, que cela ne se peut pas, reprit brusquement la petite Marquise. Nous n'avns que faire de tous ces Etrangers, qui ne sortent plus d'une maison quand une fois ils y sont entrez. Mais, Madame, il ne vous en priera pas. Ces beaux garçons s'aiment, & n'aiment qu'eux. Il estoit tard, la conversation finit, & la Comtesse retourna chez elle plus enchantée que jamais de la petite Marquise. elle ne pouvoit plus s'en passer, & pour en joüir tout à son aise, elle voulut luy donner un appartement dans sa maison, mais la Mere n'y voulut jamais consentir. la petite Marquise avoit prés de quatorze ans, & il estoit important pour le secret de sa naissance, que personne n'approchast d'elle familierement. Sa seule Gouvernante la levoit & la couchoit, elle estoit encore dans une profonde ignorance sur son estat, & quoy qu'elle n'eust beaucoup d'Amans, elle ne sentoit rien pour eux, uniquement attentive à elle même & à sa propre beauté. On ne luy parloit d'autre chose ; elle avaloit à longs traits un breuvage si delicieux, & se croyoit la plus belle personne du monde, d'autant plus que son miroir l'assuroit tous les jours de la même chose.
Cette Histoire se trouvant plus longue qu'elle ne m'avoit paru, je suis obligé d'en remettre la suite jusqu'au mois prochain, pour vous faire part des nouvelles de la guerre.
1696 - August pp. 171-238 | September pp. 85-185 (13,374 words) | Back to Main Text page
Suite de l'histoire du mois dernier
Je viens au reste des avantures de la petite Marquise. Elle alloit souvent à la Comedie, qu'elle aimoit bien mieux que l'Opera. On y pleure, disoit-elle, & quel plaisir de pleurer ! On y voit des malheureux, on les plaint, & ce qui est admirable, en les plaignant on voudroit souvent estre à leur place au hazard de souffrir comme eux. Elle y alloit toujours de bonne heure, afin de recevoir les applaudissemens de toute l'Assemblée ; car dés qu'on allumoit les Lustres, & qu'on la pouvoit remarquer dans sa loge, & le theatre & le parterre, tout n'avoit attention qu'à elle. Chacun se récrioit sur ce visage enfantin, où toutes les graces estoient rassemblées : aussi sçavoit-elle bien les faire valoir par ses petites manieres. Elle avoit toujours à la main un miroir de poche plus grand qu'à l'ordinaire, & le hazard faisoit toujours qu'il manquoit quelque chose à sa coiffure. Ses pendans d'oreilles n'estoient pas droits, ses mouches n'estoient pas bien placées, son collier de Perles estoit trop serré, ou ne l'estoit pas assez. Enfin, quand elle s'estoit ajustée à sa fantaisie, elle se reposoit dans la contemplation de ses charmes, & jouissoit du plaisir inexprimable de voir tous les yeux attachez sur elle, & souvent même d'entendre les acclamations sinceres qu'on donnoit à sa beauté. Elle estoit un jour dans la premiere loge extraordinairement parée. Elle devoit le soir aller à un souper & au Bal chez l'Ambassadeur de Venise. Une robe de velours noir toute chamarrée de Diamans, un mouchoir volant, qui laissoit entrevoir une gorge naissante, mille rubans couleur de rose, des boucles d'oreilles de Rubis, tout sembloit contribuer à rehausser l'éclat de ses yeux & les agrémens de son visage. Les Comediens joüoient une Comedie intitulée, L'Isle enchantée. Un Comedien venoit d'annoncer la venuë de la Déesse de la Jeunesse. Il en avoit fait en douze ou quinze Vers une description fort agreable, & achevoit ce Vers,
Seigneur, vous allez voir cette aimable Déesse,
lors que tout d'un coup, & comme de concert, vingt voix du Parterre s'écrierent ensemble, la voilà, la Déesse de la Jeunesse, en levant les mains vers la loge où estoit la petite Marquise. Le Teatre sans balancer suivit l'exemple du Parterre. Tous se leverent en confusion, & passerent de son costé, en disant, Ouy, la Déesse de la Jeunesse. Voilà ses yeux, sa bouche, ses agrémens, voilà jusqu'à ses petites façons. Les Comediens eurent beau demander silence, il fallut qu'ils s'arrestassent tout court, & qu'ils vinssent eux-mêmes rendre hommage à la petite Marquise. Elle en vouloit rire au commencement ; mais voyant que c'estoit tout de bon, sa modestie fut poussée à bout, & pour éviter tant de regards qui la devoroient, elle s'enfonça dans sa loge, & ne se remontra aux yeux du Public, que quand le bruit fut cessé & la Comedie recommencée. Cela ne laissa pas de luy faire grand plaisir. Il faut bien que je sois belle, disoit-elle à sa mère avec une ingenuité charmante, puisque tant de gens le disent.
Une autre fois, qu'elle étoit à la Comedie avec la Comtesse d'Aletref, elle remarqua dans la loge un jeune homme fort bien fait avec un justeaucorps d'ecarlate en broderie d'or & d'argent, mais ce qui lui donna plus d'attention, c'est qu'il avoit aux oreilles des boucles de Diamans fort brillantes & trois ou quatre mouches sur le visage. Elle s'attacha par curiosité à le regarder & lui trouva une phisionomie si douce & si aimable que ne pouvant se retenir, Madame, dit elle à la Comtesse d'Aletref, voilà un beau garçon. Il est vrai, dit la Comtesse, mais il fait le beau, & cela ne sied point à un homme. Que ne s'habille-t-il en fille ? La Comedie continuoit, on ne causa plus, mais la petite Marquise tournoit souvent la tête, & ne se sentoit plus d'attention pour le faux Alcibiade, qu'on representoit. A quelques jours de là, étant à la Comedie dans la troisiéme loge, le même jeune homme, qui se faisoit assez remarquer par ses ajustemens extraordinaires, se trouva dans la deuxiéme loge, & voyant à son aise la petite Marquise, qui étoit dans la troisiéme, il eut pour elle toute l'attention qu'elle avoit euë pour lui la premiere fois, & ne se contraignit pas tant. Il tourna toûjours le dos aux Comediens, & ne pouvoit détourner ses regards de dessus la petite Marquise, qui de son costé lui repondoit un peu plus souvent que l'exacte modestie ne l'eust voulu. Elle sentoit dans ce commerce mutuel de regards, ce qu'elle n'avoit jamais senti, une certaine joye delicate & profonde, qui des yeux passe dans le coeur, & qui fait toute la felicité de la vie. Enfin quand la Comedie fut achevée, en attendant la petite piece, le beau jeune homme sortit de sa loge pour aller demander le nom de la petite Marquise. Les Portiers, qui la voyoient souvent, lui dirent son nom sans se faire prier, & même sa demeure, & voyant que c'étoit une personne de qualité, il resolut de faire connoissance, s'il pouvoit, & même sans aller plus loin, il s'avisa (l'amour est ingenieux) d'entrer tout d'un coup dans la loge de la petite Marquise, en feignant de se tromper. Ah, Mesdames, s'écria-t-il, je vous demande pardon, je croyois entrer dans ma loge. La Marquise de Banneville aimoit assez les avantures, & ne manqua pas celle-cy. Monsieur, luy dit-elle fort honnèstement, nous sommes fort heureuses que vous vous soyez trompé. Quand on est fait comme vous, on est bien receu par tout. Elle avoit envie par là de le retenir pour le voir tout à son aise, l'examiner, lui & son ajustement, faire plaisir à sa Fille, dont elle avoit deja remarqué l'emotion, & en un mot se rejouit innocemment. Il se fit encore un peu presser, & puis demeura dans la loge, sans vouloir se mettre au premier rang ; on lui fit cent questions, ausquelles il répondit avec beaucoup d'esprit & un certain agrément dans le son de la voix & dans toutes ses manieres qui le rendoient fort aimable. La petite Marquise lui demanda pourquoy il avoit des pendans d'oreilles. Il repondit que c'estoit habitude & qu'ayant eu les oreilles percées dés son enfance, il y avoit toûjours mis des boucles de Diamans ; & qu'au reste, il croyoit qu'on pardonneroit à son âge ces petits ajustemens, qui proprement ne conviennent qu'au beau sexe. Tous vous sied bien, Monsieur, lui dit la petite Marquise en rougissant, & vous pouvez mettre des bracelets, sans que nous nous y opposions. Vous ne serez pas le premier ; tout tourne dans le monde galant. La plus part des filles veulent avoir des cravates & des perruques. Ce sont toutes des Amazones, & beaucoup de jeunes gens mettent des pendans d'oreilles & des mouches, & s'ajustent comme des filles. La conversation ne tomba pas. Le beau jeune homme, qui sçavoit l'histoire, leur dit, que nos grands peres avoient porté des pendans d'oreilles & des bracelets de Diamans, & que la mode en pouvoit fort bien revenir.
Cependant la Piece étant finie, il reconduisit les Dames à leur carosse, & fit suivre le sien jusqu'à la maison de la Marquise, & là, sans oser entrer, il envoya un Page faire un compliment, & dire que son escorte leur avoit esté assez inutile.
Les jours suivans on le vit ; on le trouva par tout, à l'Eglise, aux promenades, aux spectacles, toûjours soumis, toûjours respectueux, saluant profondement la petite Marquise sans oser l'approcher, ni lui parler. Il ne paroissoit avoir qu'une affaire, & n'y pas perdre un moment. Enfin au bout de trois semaines, un Conseiller au Parlement, frere de la Marquise de Banneville, lui vint proposer un matin de recevoir la visite du Marquis de Bercourt, son bon ami & son voisin. Il l'assura que c'estoit un fort honneste homme, & l'amena dés l'après dinée. Le Marquis avoit la plus belle tête do monde, des cheveux noirs, frisez naturellement à grosses boucles. Ses cheveux étoient un peu coupez vis à vis des oreille, pour laisser voir ses boucles de Diamans, où il avoit mis ce jour là à chacune une petite perle pendante. Deux ou trois mouches seulement faisoient remarquer, qu'il avoit le teint beau. Ah, mon frere, dit la Marquise, est ce là le Marquis de Bercour ? Oui, Madame, reprit-il, qui ne peut vivre plus long-tems sans voir ce qu'il y a de plus beau dans le monde. En disant ces paroles, il se tourna vers la petite Marquise, qui ne se sentoit pas de joye. On s'assit, on parla de nouveaux. La petite Marquise pouvoit soutenir toutes sortes de conversations, & bien tost on s'accoutuma les uns aux autres. Le vieux Conseiller s'en alla le premier, le Marquis demeura le plus longtemps qu'il put, & sortit tout le dernier. Il ne manqua plus à venir tous les jours faire sa Cour à ce qu'il aimoit, toujours prest à tout. Le beau temps étoit venu, & on s'alloit promener à Vincennes, ou au bois de Boulogne. On trouvoit à point nommé au frais sour des arbres, une colation magnifique, qui paroissoit transportée par enchantement. Les violons aujourd'hui, demain les hautbois; le Marquis ne parroissoit donner aucun ordre, & l'on voyoit aisément que tout venoit de luy. On fut pourtant quelques jours sans deviner qu'il avoit fait un present magnifique à la petite Marquise. Un Crocheteur apporta le matin chez elle un cofre de la part, disoit il, de la Comtesse d'Aletref. On l'ouvrit avec empressement, & la joye fut grande d'y trouver des gans, des eaux, des pommades, des Essences, des Etuis d'or, de petites Caves, plus d'une d'ouzaine de Tabatieres de toutes façons, & une infinité d'autres bijoux. La petite Marquise en voulut remercier la Comtesse, qui ne sçavoit ce que cela vouloit dire. Elle devina enfin, mais son cœur luy reprocha plus d'une fois de n'avoir pas deviné d'abord.
Le Marquis par tous ces petits soins avançoit beaucoup ses affaires. La petite Marquise y étoit fort sensible. Madame, disoit-elle à sa mere avec une franchise admirable, je ne sçay plus où j'en suis. Je voulois autrefois être belle aux yeux de tout le monde, & je ne veux plus l'être qu'aux yeux du Marquis. J'aimois les Bals, les Comedies, les assemblées, les lieux où l'on faisoit bien du bruit ; je n'aime plus tout cela. Estre seule, & penser à ce que j'aime, voilà le plaisir de ma vie. Dire tout bas, il viendra tantost, peut estre qu'il me dira qu'il m'aime, car Madame, il ne me l'a point encore dit. Sa bouche n'a point encore prononcé ces jolis mots, Je vous aime. Il est vray que ses actions me l'ont dit cent fois. Mon enfant, luy répondit la Marquise, vous me faites grand pitié. Vous estiez heureuse, avant que d'avoirveu le Marquis. Tout vous faisoit plaisir, tout le monde vous aimoit, & vous n'aimiez que vous même. Vostre personne, votre beauté, l'envie de plaire vous possedoit toute entiere & vous plaisiez. Pourquoy changer une vie si douce ? Croyés moy, ma chere enfant, ne songez qu'à profiter des attraits que la Nature vous a donnez. Soyez belle, vous avez senti cette joye, en est-il une semblable ? Attirer sur soy tous les regards & le penchant de tous les cœurs, faire le charme de tous les lieux où l'on va, entendre continuellement les acclamations du peuple, qui ne flate point ; estre aimée de tout le monde & n'aimer que soy même, voila, ma fille, le souverain bonheur, & vous en pouvez jouir longtemps ; mais de Reine, il ne faut pas vous faire Esclave. Il faut resister à une premiere inclination, qui vous entraîne malgré vous. Vous commandez, & bientost vous obeïrez. Les hommes sont trompeurs. Le Marquis vous aime aujourd'huy, il en aimera demain une autre. Il est trop beau pour être constant. A ces paroles la petite Marquise au lieu de répondre, se mit à pleurer. Il ne m'aimeroit plus, disoit elle, il en aimeroit une autre & puis elle pleuroit encore. Sa mere qui l'aimoit tendrement, tâcha de la consoler, & la consola en effect, en lui disant que le Marquise alloit venir. Elle avoit de grandes mesures à garder ; l'amour qui se formoit sous ses yeux ; luy faisoit de la peine. Qu'est-ce que tout cela deviendra, disoit-elle en elle-même, & quel estrange dénouement? Si le Marquis se declare, s'il prend courage, s'il demande des faveurs, on ne lui refusera rien. Mais, reprenoit-elle, la petite Marquise est bien élévée. Elle est sage, & n'accordera au plus que des bagatelles, qui ne signifient rien, & qui les laisseront toujours dans une ignorance absolument nécessaire à leur bonheur.
Elles s'en tretenoienta insi, lors qu'on leur vint dire que le Marquis leur envoyoit une douzaine de perdrix en plume, & qu'il estoit à la porte, n'osant entrer à cause qu'il revenoit de la chasse. Qu'il entre, s'écria la petite Marquise, qu'il entre, nous le voulons voir dans son negligé. Il entra un moment aprés, & voulut faire des excuses sur la poudre, sur le Soleil, sur sa perruque mal en ordre. Non, non, luy dit la petite Marquise, ne vous y trompez pas. Nous vous aimons autant avec une sangle, qu'avec des pendans d'oreilles. Si cela est, Madame, repliqua-t'il, vous m'allez voir fait comme un brûleur de maisons. Il demeuroit debout comme pour s'en aller ; on le fit asseoir, & la Mere leur dit de causer ensemble, pendant qu'elle iroit écrire dans son cabinet. Les Femmes de chambre qui sçavoient vivre, passerent dans la Garderobe, & nos Amans demeurerent seuls. Ils furent quelque temps sans parler. La petite Marquise encore toute émuë de ce qu'elle avoit dit à sa Mere, n'osoit presque lever les yeux, & le Marquis plus honteux encore, la regardoit & soupiroit. Ce silence ne laissoit pas d'avoir quelque chose de tendre. Quelques regards, quelques soupirs échapez estoient pour eux une espece de langage dont les Amans s'accommodent assez, & l'embaras mutuel leur paroissoit une marque d'un amour touché. La petite Marquise s'éveilla la premiere. Vous rêvez, Marquis, luy dit-elle. Est-ce la chasse qui vous fait rêver ? Ah! Madame, que les Chasseurs sont heureux! Ils n'aiment point. Comment, Marquis, est-ce donc un si grand mal que d'aimer ? C'est, Madame, le plus grand bien de la vie, mais quand on aime seul, c'est le plus grand de tous les maux. J'aime, & je ne suis point aimé. J'aime la plus aimable personne du monde. Venus elle-même n'oseroit se présenter devant elle. Je l'aime, & n'en suis point aimé. Elle est insensible, elle me voit, elle m'entend, & demeure dans un silence cruel. Ses yeux mêmes se détournent des miens. Quelle rigueur! & puis-je douter de ma destinée ? Le Marquis en prononçant ces dernieres paroles se mit à genoux devant la petite Marquise, qui le laissa faire. Il luy baisoit les mains, sans qu'elle s'y opposast. Elle avoit les yeux baissez, & il en couloit de grosses larmes. Vous pleurez, Madame, luy dit-il, & j'en suis la cause. Mon amour vous contraint, & vous pleurez. Ah, Marquis, reprit-elle avec un grand soupir, on pleure de joie comme de douleur, & je n'ay jamais esté si aise. Elle n'en dit pas davantage, & tendant les bras à son cher Marquis, luy accorda des faveurs qu'elle eust refusées à tous les Rois de la terre. Les caresses leur tinrent lieu de protestations. Le Marquis trouva sur la bouche de la petite Marquise, des graces que ses yeux luy avoient cachées ; & la conversation eust duré davantage, si la Mere n'estoit sortie de son Cabinet. Elle les trouva l'un & l'autre pleurant & riant tout ensemble, & se douta que de pareilles larmes n'avoient pas besoin d'estre essuyées.
Aussi tost le Marquis se leva pour s'en aller, mais la Mere luy dit agréablement. Ne voulez-vous pas, Monsieur, manger de vos perdrix ? Il ne se fit pas beaucoup prier. La chose du monde qu'il souhaitoit le plus, estoit de se familiariser dans la maison. Il demeura, tout Chasseur qu'il estoit, & eut la joye sensible de voir manger ce qu'il aimoit ; c'est une des grandes joyes de la vie. Voir de prés une bouche incarnate, qui en s'ouvrant montre des gencives de corail & des dents d'albâtre, qui s'ouvre, qui se ferme avec la précipitation qui accompagne toutes les actions de la Jeunesse ; voir un beau visage dans toute la vivacité que luy donne le mouvement d'un plaisir souvent réiteré, & joüir en même temps du même plaisir, c'est ce que l'amour n'accorde qu'à ses favoris.
Depuis cet heureux jour, la Marquis ne manqua pas d'y aller souper tous les jours. Ce fut une affaire reglée, & les Amans de la petite Marquise, qui jusqu'alors n'avoient point eu sujet d'estre jaloux l'un de l'autre, se le tinrent pour dit. La préference estoit donnée, & chacun avoüoit que la beauté & l'amour propre, quelque puissans qu'ils soient, n'ont pas encore assez de force pour défendre un cœur contre l'amour. On n'eust jamais cru que la petite Marquise, aussi attachée qu'elle estoit à sa personne, fust capable d'un engagement, & encore pour un homme qui se piquoit de beauté. Les gousts sont bien differens, disoit un jour la Comtesse d'Aletref. Pour moy, je n'aimerois jamais un Adonis qui se croiroit plus beau moy, & il me sembleroit en le voyant se mirer & mettre des mouches, qu'il me diroit tout bas, tant de charmes me tiendront lieu de merite et de complaisance.
Nos Amans ne laissoient pas de vivre heureux. La petite Marquise aimoit tendrement son cher Marquis, quelque effeminé qu'il parust aux yeux des autres, & on les voyoit souvent aux Tuilleries mépriser la grande allée, pour se promener en liberté dans les Bosquets. Ils se donnerent pendant quinze jours un plaisir fort sensible & fort innocent. Ils se firent peindre. Rigaut, l'un des meilleurs Peintres de son siécle pour les Portraits, y employa tout ce qu'il sçavoit. Il disoit, & estoit un quart-d'heure à le dire, qu'il n'avoit jamais peint un visage si gracieux. La petite Marquise avoit rassemblé autour de sa bouche tous les Jeux & tous les Ris. Elle vouloit plaire ; on n'aura pas de peine à croire qu'elle réussit dans son dessein. Elle plut à son Amant & à son Peintre, & à tous ceux qui la virent. Elle estoit assise, pendant qu'on la peignoit, dans un fauteuïl au grand jour, & l'on avoit mis vis-à-vis d'elle sur une petite table, un grand miroir, où elle se miroit de temps en temps. La joye de se voir si belle répandit sur son visage une lueur, un éclat, un brillant, que la Peinture ne suivoit que de loin. Mademoiselle d'Aletref, & trois ou quatre de ses Amies, venoient tous les jours la voir peindre, & luy faisoient des contes pour l'entretenir dans sa belle humeur. C'estoit chose inutile. La petite Marquise, pour estre gaye, n'avoit besoin que d'elle-mesme, de sa beauté & de son miroir. Rigaut peignit ensuite le Marquis de Bercourt, dont les traits fins & delicats sembloient demander plutost des jupes & des Fontages, qu'un juste au corps & une épée. Les Curieux coururent en foule voir des Portraits si aimables, & chacun en les voyant, avoüoit qu'ils avoient raison de s'aimer.
Une vie si douce fut troublée par la jalousie. Le Comte d'Al… qui estoit des plus empressez au près de la petite Marquise, sentit vivement le mépris qu'elle faisoit de sa passion. Il est beau, bien fait, brave, homme de guerre, & ne put souffrir qu'elle se donnast au Marquis de Bercourt, qu'il regardoit comme luy estant inferieur en toutes choses. Il resolut de luy faire une querelle, & par là le deshonorer, le croyant trop beau pour oser mesurer son épée contre la sienne ; mais il fut bien surpris, quand au premier mot qu'il luy dit à la porte des Tuilleries, il vit le Marquis l'épée à la main, qui le poussoit avec vigueur. Ils se battirent fort bien, & furent separez par leurs amis communs.
Cette avanture fit plaisir à la petite Marquise. Elle donnoit un air de guerre à son Amant, mais elle la fit trembler en mesme temps. Elle vit bien que sa beauté & ses faveurs feroient tous les jours des affaires au Marquis, & luy dit un soir. Il faut, Marquis, finir toute la jalousie, & faire taire le public raisonneur. Nous nous aimons, & nous nous aimerons toujours. Il faut nous lier par des nœuds, qui ne se rompent qu'avec la vie. Ah! Madame, luy dit le Marquis, à quoy pensez-vous là ? Estes-vous lasse de notre bonheur ? Le mariage est d'ordinaire la fin du plaisir. Demeurons en où en sommes. Pour moy, je suis content des vos faveurs, & ne vous demanderay jamais davantage. Et moy, reprit la petite Marquise, je ne suis pas contente. Je sens bien qu'il me manque quelque chose, & peut-estre que nous le trouverons, quand vous serez tout à moy, & que je seray toute à vous. Il n'est pas juste, Madame, que vous épousiez la fortune d'un Cadet, qui a mangé la meilleure partie de ce qu'il avoit, & que vous ne connoissez encore que par un exterieur souvent trompeur. Et c'est ce que j'en aime, Marquis. Je suis ravie d'avoir assez de bien pour nous deux, trop heureuse de vous montrer que je ne suis attachée qu'à vostre seule personne.
Ils en estoient là, lors que la Marquise de Banneville les interrompit. Elle venoit de renvoyer ses gens d'affaires, & croyoit venir se délasser l'esprit avec la gayeté des jeunes gens ; mais elle les trouva dans un sérieux profond. Le Marquis avoit esté fort faché de la proposition que luy avoit faite la petite Marquise. Elle luy estoit fort avantageuse, selon les apparences, mais il avoit des raisons secretes qui s'y opposoient, & qu'il croyoit insurmontables. La petite Marquise de son costé estoit un peu piquée d'avoir fait un si grand pas inutilement ; mais elle se remit bientost, & crut que le Marquis n'acceptoit pas par respect pour elle, ou pour éprouver sa constance. Cette pensée luy fit prendre la resolution d'en parler à sa Mere, ce qu'elle fit dès le lendemain.
Jamais personne ne fut plus étonné que la Marquise de Banneville, quand sa Fille luy parla de se marier. Elle avoit seize ans, & n'estoit plus Enfant. Ses yeux ne s'estoient point encore ouverts sur son estat, & sa Mere eust souhaité qu'ils ne s'ouvrissent jamais. Elle n'avoit garde de consentir à la marier. Aussi de luy découvrir la verité, c'estoit un remede bien dur pour l'une & pour l'autre. Elle resolut de ne le faire qu'à la derniere extrémité, & cependant de rompre ou d'éloigner le mariage du Marquise. Il estoit d'accord avec elle fut ce point, sans pourtant s'estre expliquez ensemble, mais la petite Marquise, qui estoit vive dans ses envies, prioit, pressoit, pleuroit, & se servoit de toutes sortes de moyens pour fléchir sa Mere, ne doutant point de son Amant, parce qu'il paroissoit s'en défendre assez foiblement. Enfin elle pressa tant sa Mere, que le pauvre femme ne sçachant plus quelles raisons luy donner, prit le parti de se servir de toute son autorité, & luy dit fechement. Mariane, je vous l'ay déjà dit, c'est une affaire qui ne vous convient point. Le Marquis de Bercourt n’a point de bien. Vous seriez malhereuse avec luy, & pour la derniere fois, je vous défens d’y songer, ny de m'en parler davantage. Elle fit plus, & ordonna à ses gens de dire au Marquis de Bercourt qu'il n'y avoit personne au logis. Ses ordres furent executez fidellement. Il vint & revint plusiers jours de suite, & trouva toujours la porte fermée. La petite Marquise qui ne le voyoit plus, connut bien tost que sa mere vouloit l'en désaccoutumer. Elle fit de son côté des efforts extraordinaires pour en venir à bout, & sans verser une larme elle devora sa douleur ; mais tous ses efforts furent vains. Il n'y avoit plus dans le monde de plaisir pour elle, tout luy estoit devenu indifferent ; & pour tout dire en un mot, elle alla jusqu'à negliger le soin de sa beauté. De longs & de tendres soupirs luy échapoient à tous momens : les nuits se passoient sans fermer l'œil. L'image de son cher Marquis la suivoit par tout. Elle se l'imaginoit infidelle, & ne pouvoit pas croire, qu'aussi aimable qu'il estoit, il pust demeurer quelques momens sans aimer & sans estre aimé.
Le corps foible & délicat de la petite Marquise ne resista pas longtemps aux peins de l'esprit & du cœur. Les couleurs de son teint se perdirent, elle devint jaune ; les forces commencèrent à lui manquer, & peu à peu elle tomba dans une langueur plus dangereuse que les maladies les plus violentes. Les Medecins furent appellez, & luy firent beaucoup de remedes inutiles. Son mal augmentoit, & sa Mere commençoit à perdre toute esperance, lors qu'on luy amena un Medecin étranger, que la renommée élevoit au dessus des autres. Il avoit des secrets admirables, & sous un jeune visage il montroit une capacité profonde, qui luy faisoit connoistre d'abord la nature du mal, & les remedes qu'il y falloit apporter. Il examina la petite Marquise à loisir, sans luy vouloir rien ordonner. Il dit à la Mere en particulier, Madame, je n'ay des remedes que pour les corps, & voilà une maladie de cœur. C'est à vous à y donner ordre. Le mal presse, & tous les momens vous doivent estre précieux. Il s'en alla sans luy en dire davantage, & sans accepter aucune retribution. Il a le cœur noble, & veut que le travail précede la récompense.
La Marquise de Banneville vit bien alors qu'il faloit aller au grand remede, & que le Marquis de Bercourt étoit le seul Medecin qu'il faloit consulter. Elle l'envoya chercher, & n'eut pas de peine à le trouver. Il rodoit éternellement autour de la maison pour sçavoir des nouvelles de ce qu'il aimoit. Il vint aussitost. Marquis, luy dit la Mere en l'embrassant de tout son cœur, nôtre chere enfant se meurt, & vous en estes la cause. Elle vous aime, vous n'en doutez pas, mais apprenez tout ce que sa passion luy a fait faire. Elle luy conta ensuitte tout ce qui s'estoit passé. Elle veut absolument vous épouser, ajouta-t'elle en pleurant. Je vous avouë, que je m'y suis opposée de toutes mes forces, & d'autant plus, que quand je vous en ay parlé, vous ne m'avez pas temoigné un fort grand empressement. Il est vrai, Madame, dit le Marquis. Je ne suis pas persuadé, que le mariage fasse le bonheur de la vie. J'aime, j'adore la petite Marquise ; je n'ay, & ne sçaurois jamais avoir de plaisir qu'auprés d'elle, mais je crains ces engagemens forcez, & que mon cœur ne murmure, quand il n'agira plus avec liberté. Il faut pourtant guerir nôtre malade, reprit la Marquise, & luy prometre toutes choses pour la tirer de l'état ou elle est. En disant cela, elle entra dans la chambre de sa Fille en tenant le Marquis par la main, & luy dit en le faisant asseoir presque par force dans le fauteuil du lit. Mon enfant, voicy un bon Medecin, que je vous amene. Il fera, & moy aussi tout ce que vous voudrez. Ces paroles & la veuë du Marquis, reveillerent la Malade d'un profond assoupissement. Ah! Marquis, dit-elle avec peine, venez vous me rendre la vie, que j'allois perdre pour l'amour de vous? Ses yeux dans ce moment reprirent quelque vivacité, & la Mere se flatta que le remede opereroit. Elle crut même que sa presence n'y étoit pas nécessaire, & que le Medecin pourroit agir avec plus de force, quand il se verroit seul avec la malade. Elle sortit, & les laissa en liberté. Alors le Marquis quitta le fauteuil, & se mit à genoux au près du lit. Donnez moy vôtre bras, dit il en riant ; donnez, belle Marquise, c'est par où commence le Medecin. Mais au lieu de luy tâter le poux, il luy baisa les main avec des transports, qu'une petite absence rendoit plus vifs qu'à l'ordinaire. La petite Marquise luy laissoit baiser sa main. Sa foiblesse luy servoit d'excuse. Elle attachoit sur luy des yeux fixes, tendres & languissans, & ne proferoit pas une parole. Oui, Madame, disoit le Marquis, je sens bien que nous sommes faits l'un pour l'autre. Helas! reprit elle en soupirant, & faisant effort sur elle même, vous dites vray, mon cher Marquis, vous estes fait pour moy. Tout le reste des hommes me déplaist, je ne les puis souffrir. Quand ils me viennent dire qu'ils m'aiment, je sens pour eux une repugnance invincible, et de vous, cher Marquis, tout me charme. Vous étes fait pour moy ; cela est seur, mais je ne sçai si je suis faite pour vous.
Ouy, Madame, reprit il en luy serrant la main ; mon cœur me dit sans cesse, que je ne puis estre heureux qu'avec vous, & si mon esprit a senti d'abord quelque peine dans un engagement éternel, mon amour fait faire ces tristes réflexions, & je suis prest à vous sacrifier tous les momens de ma vie.
Ils en étoient là, quand la Mere entra Mais quelle fut sa surprise, lors qu'elle vit le prompt effet du remede ! La petite Marquise étoit encore foible, mais la vie étoit revenuë dans ses yeux. Son teint étoit pâle, mais il étoit blanc, & sur son visage étoit répanduë une joye modeste, qui marquoit le retour infaillible de sa santé. La Mere pria le Marquis de s'en aller, en luy disant qu'un remede, quelque bon qu'il soit, est nuisible, quand il est reiteré trop souvent, & le priant en même temps de revenir tous les soirs, pour achever une guerison, qu'il avoit si heureusement commencée.
En effet au bout de huit jours on remarqua un changement sensible en la petite Marquise. Elle dormit, elle mangea, & la gayeté fit bientost revenir son embonpoint & tous ses charmes. Elle fut pourtant obligée de garder le lit plus d'un mois, jusqu'à ce que les forces luy fussent entierement revenuës. Plusieurs Dames de ses amies venoient passer l'aprèsdinée avec elle. Sa mere l'avoit mise dans son bel appartement. Son lit étoit de velours bleu en broderie d'argent. Il y avoit au dossier & au ciel du lit de grandes glaces, qui en multipliant les objets, faisoient un effet fort agreable. Il y avoit à ses draps une grande dentelle de point d'Angleterre. Des careaux rattachez avec des rubans couleur de feu, aidoient à la soutenir sur son seant. Elle avoit ordinairement une camisole chamarée de dentelles avec une échelle de rubans couleur de feu. Ses cornettes laissoient voir ce beau visage, dont les couleurs vives revenoient de jour en jour. Ses cheveux étoient au commencement sous des papillotes de tafetas noir, mais bien tost elle les defrisa, & se fit mille petites boucles sur le front. Elle remit des pendans d'oreilles & des mouches, & se trouva la même petite Marquise, aussi aimable que jamais. La Comtesse d'Aletref, qui l'aimoit veritablement, la venoit voir presque tous les jours, ou luy envoyoit sa fille. Il y avoit toûjours sur son lit cinq ou six jeunes Demoiselles fort jolies, qui joüoient à de petits jeux avec la petite Marquise, & le jeu finissoit toûjours par se baiser tendrement, & se donner cent petites marques d'amitié. Les garçons n'estoient point receus dans leur compagnie & la pudeur y étoit conservée fort exactement. Le Marquis de Bercourt étoit seul admis à ces jeux innocens, & comme il étoit fort beau, qu'il aimoit extremement sa personne, qu'on le voyoit toûjours ajusté pendans d'oreilles, & que d'ailleurs on sçavoit son attachement pour la petite Marquise, les meres ne le craignoient point pour leurs filles & le regardoient avec elles aussi tranquilement, que s'il eust esté une fille luy-méme. Il leur faisoit tous les jours de nouvelles galanteries. Il leur proposa un jour de faire une petite lotterie de bijoux. La chose fut executée sur le champ. Les meres fournirent quelque argent pour elles & pour leurs filles. Il devoit y avoir cinq ou six billets noirs, mais chacun fut bien étonné, quand en ouvrant ses billets, il ne s'en trouva que de noirs. Chaque Dame faisoit de grands cris en ouvrant chaque billet. Il est vray que tous ces lots n'estoient que des bagatelles, des Tablettes, des Etuis, des Rubans, mais la surprise & la joye n'en furent pas moins grandes, & quoy que le Marquis s'en deffendist, on vit bien que cela ne pouvoit venir que de luy. Il avoit fait amitié avec les deux Orphées de nôtre siecle, Descoteaux & Filbert, & les amenoit souvent chez la petite Marquise. C'est là qu'ils deployoient tout le secret de leur Art. Ils estoient tout autres que chez les grands Seigneurs. Tantost leur flute poussoit de ces tons ravissans qui transportent l'ame hors d'elle même, tantost ils s'abandonnoient aux charmes d'une Musique naturelle, & chantoient les beautez de la petite Marquise, en chantant celles de leur Bergere. La difference de leurs voix & peut-estre de leurs inclinations, quoy que fort amis, faisoit un contraste, & l'on ne sçavoit qui plaisoit davantage, ou l'enjouement de l'un, ou la tendresse de l'autre.
Quelque fois la petite Marquise & ses Compagnes se jettoient dans la belle conversation. Mademoiselle d'Aletref y brilloit extremement, & faisoit des contes avec un agréement infini. Convenez-vous, ma chere, disoit-elle un jour à la petite Marquise, des principes, qu'on veut établir pour bien faire un conte ? Il faut, dit-on, que les avantures soient toûjours contre la vrai-semblance, & les sentimens toûjours naturels. J'avouë que pour attacher l'esprit des jeunes gens, & principalement des enfans, il est bon de donner dans le merveilleux, mais il faut bien se garder d'y donner toûjours. Un Heros ne doit pas estre toujours l'épée à la main & couper un homme en deux. En un mot, pour avoir du plaisir, nous aimons à estre trompez, mais on ne nous trompe pas longtemps, quand on le veut faire si grossierement. Le petit Char d'ivoire trainé par des papillons ne me rejouit point, & la Fée est trop petite, pour que je m'amuse à la regarder. Il faudroit avoir toûjours le microscope à la main. Vous nous dites là de grands mots, interrompit la petite Marquise, & vous oubliez sans doute, que vous parlez contre une Muse, qui fait honneur à nôtre sexe. Ne voudriez vous point encore la condamner, lorsqu'elle dit que les sentimens doivent estre naturels? Ne croyez pas vous moquer, reprit Mademoiselle d'Aletref, cela n'est pas encore tout à fait vray. Quand les sentimens sont retenus dans les bornes exactes de la nature, ils ne sont pas assez vifs, & comme il faut qu'un Heros du conte soit un peu plus beau & un peu plus vaillant que les autres hommes, il faut aussi, pour bien faire, que les sentimens de son cœur répondent aux agrémens de sa personne, & qu'il aime un peu plus fort qu'on n'aime ordinairement. Avez-vous lû la Belle au bois dormant ? Si je l'ay luë, s'écria la petite Marquise ? Je l'ay luë quatre fois, & ce petit conte m'a raccommodée avec le Mercure Galant, où j'ay esté ravie de le trouver. Je n'ay encore rien veu de mieux narré ; un tour fin & delicat, des expressions toutes neuves, mais je ne m'en suis point étonnée, quand on m'a dit le nom de l'Auteur.Il est fils de Maistre & s'il n'avoit pas bien de l'esprit, il faudroit qu'on l'eût changé en nourrice. Pour moi, dit le Marquis de Bercourt, je suis ravi de me promener entre ces deux haies de Gardes du Corps, qui dorment & même qui ronflent le mousquet sur l'epaule, mais j'ay toutes les peines du monde à respecter les jeunes attraits d'une Demoiselle de cent cinq ans. Ils en étoient là, quand on vit entrer la colation, des fruits rouges & des tasses de glace. Mangeons, Mesdames, dit la petite Marquise, on ne peut pas toûjours raisonner.
C'est ainsi que les journées se passoient agreablement chez la Marquise de Banneville, jusqu'à ce que sa chere Enfant fust parfairement rétablie. On la revit avec joye aux promenades publiques. Les Comediens disoient en riant, qu'ils vouloient l'annoncer dans leurs Affiches. Elle recommença à faire sa vie. Le Marquis de Bercourt y venoit souper tous les soirs, & la Mere estoit fort contente, parce que sa Fille ne parloit point de ce mariage, qui luy faisoit tant de peine. Elle esperoit que contente d'aimer, & d'estre aimée de son cher Marquis, elle se croiroit heureuse dans la liberté entiere qu'elle luy donnoit de faire toutes ses volontez, mais elle fut détrompée au bout de trois mois. Madame, luy dit un jour la petite Marquise, quand donc voulez vous achever mon bonheur ? Le Marquis m'aime, mais que sçay-je s'il m'aimera toujours ? Vous me l'avez promis, ma chere mere. Mettons le dans la nécessité de m'aimer toujours par honneur, quand même je serois assez malheureuse pour qu'il ne m'aimast plus par inclination. La mere plus embarassée que jamais, luy répondit qu'elle luy tiendroit parole, mais qu'il luy falloit encore un peu de temps pour disposer les choses ; qu'elle vouloit luy rendre compte avant que de la marier. Hé, Madame, luy dit la petite Marquise en l'embrassant, je n'ay que faire de bien. Pourvû que vous m'aimiez, & le Marquis aussi, vous ne nous laisserez manquer de rien.
Quelques mois se passèrent sans que la petite Marquise osast reparler à sa mere ; mais enfin voyant qu'on ne luy en parloit pas, elle recommença ses importunitez, & parut plus résoluë que jamais d'executer son dessein. La Marquise de Bannevile n'ayant plus de défaite à luy donner, prit enfin son parti, & l'ayant fair entrer dans son Cabinet, luy parla en ces termes. Vous m'y forcez, ma chere Enfant, & c'est malgré moy que je m'en vais vous découvrir ce que je voudrois vous cacher au prix de ma vie. J'aimois vostre pauvre Pere, & lors que je le perdis si malheureusement, la peur d'un pareil malheur pour vous, me fit souhaiter avec passion d'avoir une fille. Je ne fus pas assez heureuse, j'accouchay d'un garçon, & je l'ay fait élever comme une fille. Sa douceur, ses inclinations, sa beauté, tout a contribué à mon dessein. J'ay un fils, & tout le monde croit que j'ai une fille. Ah, Madame, s'écria la petite Marquise, seroit il bien possible que je fusse… Ouy mon Enfant, luy dit sa mere en l'embrassant, vous estes un garçon. Je le vois bien, cette nouvelle vous afflige. L'habitude a fait en vous une autre nature. Vous estes accoutumée à une vie bien differente de celle que vous eussiez menée. Je songeois à vous rendre heureux, & jamais je ne vous eusse découvert une si triste verité, si vostre entestement pour le Marquis ne m'y avoit obligée. Voyez donc sans moi ce que vous alliez faire, à quoy vous alliez vous exposer, & quelle sçene vous alliez donner au Public. La petite Marquise, au lieu de répondre, ne faisoit que pleurer, & sa mere avoit beau luy dire. Mais mon Enfant, vivez à l'ordinaire. Soyez toujours la petite Marquise, aimée, adorée de tous ceux qui la voyent. Aimez, si vous voulez, vostre beau Marquis, mais ne songez point à l'épouser. Helas ! répondit elle en pleurant, il ne demande pas mieux. Il est au désespoir quand je luy parle de nous marier. Eh, ne sçauroit-il point mon secret ? Si je le croyois ma chere mere, je m'irois cacher au bout du monde. Ne le sçaurroit-il point ? & là-dessus un torrent de larmes. Helas, pauvre petite Marquise, que vas-tu faire ? Oseras-tu bien encore te montrer & faire la belle ? Mais que diras-tu, qu'as-tu fait, & comment nommer ces faveurs que tu as accordées au Marquis ? Rougis, malheureuse, rougis, nature aveugle, qui ne m'a pas avertie de mon devoir. Helas ! j'estois dans la bonne clair, il faut à l'avenir avoir une conduite toute differente, & malgré ce que j'aime il faut faire ce que je dois.
Elle prononçoit ces mots avec fermeté, lors qu'on la vint avertir que le Marquis estoit à la porte de l'antichambre. Il entra avec un air content, & fut bien étonné de voir la Mere & la Fille les yeux baissez & dans les armes. La Mere sans attendre qu'il parlast, entra dans son Cabinet, & le laissa seul. Alors prenant courage. Qu'y a t'il donc, belle Marquise, luy dit-il en se mettant à genoux, & si vous avez quelque affliction, que ne la partagez vous avec vos Amis ? Quoy, vous ne me regardez pas seulement ? Est-ce donc moy qui fais couler vos larmes, & serois-je coupable sans le sçavoir ? La petite Marquise le regardoit, & vfondoit en pleurs. Non, non, s'écrioit-elle, non, cela n'est point, & si cela estoit vray, je ne sentirois pas ce que je sens. La nature est sage, & ses mouvemens sont raisonnables. Le Marquis ne sçavoit ce que tout cela vouloit dire. Il en demandoit l'explication, lors que la Mere, après s'estre un peu remise, sortit du Cabinet, & vint au secours de sa Fille. Vous la voyez, dit-elle au Marquis, vous la voyez tout hors d'elle même. C'est sa faute, elle a voulu malgré moy se faire dire sa bonne avanture, & on luy a dit qu'elle n'auroit jamais d'enfans. Cela la fache, Monsieur le Marquis, & vous en sçavez la raison. Et moy, Madame, reprit-il, cela ne me fache point du tout. Qu'elle demeure toujours comme elle est. Pour moy, je ne demande qu'à la voir. Je serai trop heureux si elle me donne le rang du premier de ses Amis.
La conversation ne dura pas davantage. Les esprits estoient trop en mouvement, & il fallut quelque temps pour les remettre dans leur assiette ordinaire ; mais ils s'y remirent si parfaitement, qu'au bout de huit jours il n'y parut pas. La presence, les agrémens, les caresses du Marquis, effacerent dans l'esprit de la petite Marquise tout ce que sa mere luy avoit dit sur son estat. Elle n'en crut plus rien, ou n'en voulut plus rien croire. Le plaisir l'emporta sur la reflexion. Elle vêcut à l'ordinaire avec son Amant, & sentit redoubler sa passion avec tant de violence, que les pensées d'un engagement éternel revinrent la tourmenter. Ouy, disoit-elle en elle-même, il ne s'en pourra plus dédire, & ne m'abandonnera jamais. Elle estoit resoluë d'en reparler encore, lors que sa mere tomba malade d'une maladie si violente, que le troisiéme jour on désespera de sa guerison. Elle fit son testament, & envoya querir son frere le Conseiller, qu'elle declara Tuteur de la petite Marquise. C'estoit son Oncle & son heritier, parce que tout le bien venoit de la Mere. Elle luy dit en particulier la verité de la naissance de sa prétenduë Fille, le priant de n'en pas faire semblant, & de la laisser vivre dans ce plaisir innocent qui ne faisoit mal à personne, & qui la mettent hors d'estat de se marier, ouvroit à ses enfans une grande succession.
Le bon homme de Conseiller apprit cette nouvelle avec grande joye, & vit mourir sa Sœur sans jetter une larme. Trente mille livres de rente qu'elle laissoit à la petite Marquise, luy paroissoient comme assurez à ses Enfans, & il n'y avoit qu'à flater sa Niece dans son entestement. Il le fit à merveilles en la loüant sur sa beauté, sur sa douceur, sur ses manieres engageantes, & luy disant qu'il luy serviroit de Mere, mais qu'elle seroit toujours la maistresse, & qu'il ne vouloit estre son Tuteur que pour la forme.
Ces manieres honnestes consolerent un peu la petite Marquise, qui estoit veritablement affligée, mais la vûë de son cher Marquis la consola encore davantage. Elle se voyoit absolument maistresse de sa destinée, & ne songeoit qu'à la partager avec ce qu'elle aimoit. Six mois se passerent dans les apparences de deuïl, & puis tous les plaisirs en foule revinrent chez la petite Marquise. Elle alloit souvent au Bal, à la Comedie, à l'Opera, & toujours avec la même Compagnie. Le Marquis ne la quittoit pas, & tous ses autres Amans voïant assez que c'estoit une affaire reglée, s'estoient retirez. Ils vivoient heureux, & n'eussent peut-estre pas songé à autre chose, si la medisance avoit pû les laisser en paix. On disoit par tout que la petite Marquise estoit belle, mais que depuis la mort de sa mere, elle ne gardoit plus de mesures, qu'on la voyoit par tout avec le Marquis, qu'il n'avoit presque pas d'autre maison que la sienne ; qu'il y soupoit tous les jours, & n'en sortoit qu'à minuit. Ses meilleures Amies y trouvoient à redire. On luy écrivoit des Billets sans les signer. On en avertit son Oncle, qui luy en parla, pour luy faire croire qu'il ne sçavoit rien de son estat. Enfin les choses allèrent si loin, que la petite Marquise reprit ses premieres idées, & pour faire taire tout le monde, se resolut d'épouser le Marquis. Elle luy en parla fortement. Il résista de même, & demanda encore quelques jours, pour surmonter l'aversion qu'il avoit, disoit-il, pour le mariage. Il les employa à faire d'étranges réflexions. Que veux-tu faire, disoit-il en luy-même, que veux-tu devenir, pauvre Marquis. Epouser la petite Marquise, Y songes-tu bien, & quel triste personage….. Il ne pouvoit achever. Un torrent de larmes coupoit ses discours, & cependant, reprenoit il avec transport, je l'aime, je l'adore, je ne puis vivre sans elle, mon cœur me dit qu'elle feroit mon bonheur. Ah, comment cela se pourroit-il faire ? Je n'y comprens rien. Je me pers dans mes pensées. Je ne puis souffrir les autres Femmes. Je me sens de glace auprés des plus belles, & je me sens tout de feu, dés que j'approche de la petite Marquise. Il retourna la voir, & luy dit avec une fermeté qui ne luy estoit pas ordinaire, que malgré tout son amour, il ne consentiroit à leur mariage, qu'à condition qu'il ne seroit que pour le public, & qu'ils vivroient ensemble comme le frere & la sœur, n'y ayant point, disoit-il, d'autre moyen de s'aimer toûjours. Elle convint aisement de la condition. Ce que sa mere luy avoit dit, luy revenoit quelquesfois à l'esprit. Elle parla à son Oncle de la resolution qu'elle avoit prise. Il luy representa d'abord toutes les epines du mariage, & finit par y consentir. Il en fut ravi dans le fons de son cœur. Il voyoit par là trente mille livres de rentre assurées à sa famille, & ne craignoit pas que sa Niece eût des enfans avec le Marquis de Bercourt, au lieu que ne la mariant pas, sa fantaisie d'estre fille pourroit changer avec l'age & sa beauté, qui passeroit indubitablement. Ainsi le mariage fut arresté. On leva les étoffes, & la ceremonie se fit chez le bon oncle, qui comme Tuteur, voulut donner le festin des nôces.
Jamais la petite Marquise ne parut si belle, que ce jour là. Ell avoit un robe de velours noir toute couverte de pierreries, des rubans incarnats sur la tête, des pendans d'oreille de diamans. La Comtesse d'Aletref la voulut accompagner à l'Eglise, où le marquis se trouva en manteau de velours noir, chamaré de passemens d'or, frisé, poudré, des pandans d'oreilles, des mouches, enfin si ajusté, que ses meilleurs amis ne pouvoient l'excuser de tant aimer sa personne. On les unit pour jamais, & chacun leur donnoit mille benedictions. Le soir, le festin fut magnifique. La musique & les violons n'y manquerent pas. Enfin l'heure fatale estant arrivée, les parens & les amis les mirent ensemble dans un lit de parade, & les embrasserent, les hommes en riant, & quelques Vieilles en pleurant.
Ce fut alors que la petite Marquise fut bien etonnée de voir le froid & l'insensibilité de son Amant. Il estoit à l'autre bout du lit, & soupiroit & pleuroit. Elle s'approcha à moitié, sans qu'il fist semblant de s'en apercevoir. Enfin ne pouvant plus soutenir un estat si douloureux ; Que vous ay-je fait, Marquis, luy dit-elle, & ne m'aimez vous plus ? Répondez, ou vous m'allez voir expirer à vos yeux. Helas, Madame, luy dit le Marquis, je vous l'avois bien dit. Nous vivions heureux, vous m'aimiez, & vous m'allez haïr, je vous ay trompée. Approchez & voyez. Il luy prit la main en même temps, & la mit sur la plus belle gorge du monde. Vous voyez, ajoûta-t il en fondant en larmes, vous voyez que je ne puis rien pour vous, puis que je suis Femme aussi bien que vous.
Qui pourroit exprimer icy la surprise & la joye de la petite Marquise ? Elle ne douta plus dans ce moment qu'elle ne fust un Garçon, & se jettant entre les bras de son cher Marquis, elle luy causa la même surprise & la même joye. La paix fut bien-tost faite. Ils admirerent leur destin, qui les avoit conduits si heureusement, & se firent mille protestations d'une éternelle fidelité. Pour moy, luy dit la petite Marquise, je suis trop accoutumée à estre fille, je veux estre femme toute ma vie. Comment m'y prendrois-je à porter un chapeau ? Et moy, dit le Marquis, j'ay mis l'épée à la main plusieurs fois sans estre embarassé, & je vous conteray quelque jour mes avantures. Tenons-nous en donc où nous en sommes. Joüissez, belle Marquise, de tous les agrémens de mon Sexe, je joüirai de toute la liberté du vostre. Je me corrigeray seulement sur mes manieres un peu effeminées que je n'ay pû quitter tout-à-fait. Ah, Marquis, ne les quittez pas. Y-a-t'il rien de plus aimable que de sçavoir joindre la valeur de Mars aux agrémens de Venus ?
Le lendemain des Noces, ils recurent les complimens ordinaires. La petite Marquise se estoit sur un lit de velours vert en broderie d'or. Elle avoit, selon sa coutume, une robe de moire d'argent. Sa coiffure un peu negligée luy donnoit de nouveaux charmes ; & quoy que Mademoiselle d'Aletref, & trois ou quatre autres jeunes personnes fussent sur le pied de son lit toutes couvertes de Diamans, elle conservoit toujours son avantage sur toutes les autres Beautez. Huit jours après, ils partirent pour la Province, où ils sont encore dans un de leurs Chasteaux. L'Oncle doit les y aller voir, & sera bien surpris en voyant naistre de ce mariage quelque bel Enfant, qui luy ostera toute l'esperance d'une grande succession.