Histoire de la Marquise-Marquis de Banneville
1723 d’Houry (13,868 words) | Back to Main Text page
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Il n'y avoit que six mois que le Marquis de Banneville, Gentilhomme de Potou, étoit marié à une jeune personne, belle, de beaucoup d'esprit & heritiere, lors qu'il fut tué à une bataile en Flandre. Sa Veuve fut touchée sensiblement. Ils étoient encore dans les premieres ardeurs, & nul chagrin domestique n'avoit troublé leur bonheur. Elle ne se laissa point aller à une douleur éclatante, & sans faire les cris ordinaires, elle se retira à une de ses Terres, pour y pleurer à son aise, sans contrainte & sans ostentation ; mais à peine y fut-elle arrivée, qu'on lui fit remarquer à des signes certains, qu'elle étoit grosse. D'abord la joie de revoir un petit modele de ce qu'elle avoit tant aimé, s'empara de son ame ; elle songea à conserver les précieux restes de son cher époux, & ne négligea rien de ce qui pouvoit contribuer à sa propre conservation. Sa grossesse fut fort heureuse ; mais quand les tems approcherent, mille pensées la vinrent tourmenter. La mort funeste d'un homme de guerre se répresenta à ses yeux avec toutes ses horreurs ; elle crut voir la même avanture pour ce cher enfant qu'elle attendoit, & ne pouvoit s'accoutumer à une idée si triste : elle souhaita mille fois que le Ciel lui donnât une fille, qui par son sexe se trouvât à couvert d'une si cruelle destinée. Elle fit plus, elle se mit en tête de corriger la nature, si elle ne répondoit pas à ses desirs. Elle prit toutes les précautions necessaires, & sit promettre à sa sage femme d'annoncer à haute voix la naissance d'une fille, quand ce seroit un garçon, La chose ainsi resolue fut aisément executée : l'argent fait tout, la Marquise étoit la maîtresse dans son Chasteau, & la nouvelle courut bientôt qu'elle avoit eu une fille, quoique dans la verité elle eût eu un garçon. On porta l'enfant au Curé, qui dans la pure bonne foi le baptisa sous le nom de Marianne. La Nourrice fut aussi gagnée, & la petite Marianne fut élevée par sa Nourrice, qui dans la suite devint sa Gouvernante. On lui apprit tout ce qu'une fille de qualité doit sçavoir, la danse, la musique, le clavessin. Ses maîtres n'avoient qu'à dire, & dans le moment elle saisissoit tout ce qu'ils avoient à lui montrer. Une si grand facilité de genie força sa mere à lui faire appren les Langues, l'Histoire, & même la Philosophie, sans craindre que tant de sciences se brouillassent dans une tête, où tout se rangeoit avec ordre ; & ce qui ravissoit en admiration, c'est qu'un esprit si beau sembloit être dans le corps d'un Ange. Sa taille à douze ans étoit déja formée. Il est vrai qu'on l'avoit un peu contrainte dès l'enfance avec des corps de fer, afin de lui faire remonter la gorge ; tout avoit réussi, & son visage, dont je ne vous ferai la description qu'à son premier voyage de Paris, étoit déja d'une beauté achevée. Elle vivoit dans une ignorance profonde, ne soupçonnant pas seulement qu'elle pût être autre qu'une fille. On l'appeloit dans la Province, la belle Marianne. Tous les petits Gentilshommes voisins, qui la regardoient comme une grande heritiere, lui venoient faire la cour. Elle les écoutoit tous, & répondoit à leurs galanteries avec beaucoup de liberté d'esprit. "Mon cœur," disoit elle un soir à sa Mere, "n'est pas fait pour des Provinciaux : & si je les reçois bien, c'est que je veux plaire à tous le monde."
"Prenez garde, mon enfant," lui dit la Marquise, "que vous parlez come une coquette."
"Hé, Maman, laissez-les faire ; qu'ils m'aiment tant qu'ils voudront, que vous importe, pourvû que je ne les aime pas" La Marquise se réjouissoit extrêmement de l'entendre parler ainsi, & lui donnoit toute liberté avec ces jeunes gens, qui d'ailleurs ne sortoient jamais du respect. Elle sçavoit le fond des choses, & be craignoit point de suite.
La belle Marianne employoit jusqu'à midi a étudier, & le reste du jour à se parer. "Après avoir donné," disoit-elle agreablement, "tout le matin à mon esprit, il est bien juste de donner l'apres-dinée à mes yeux, à ma bouche, à toute ma petite personne" : & effectivement elle ne commençoit à s'habiller qu'à quatre heures du soir. La Compagnie étoit d'ordinaire assemblée à cette heure là, & se faisoit un plaisir de la voir à sa toilette. Ses femmes de chambre la coiffoient, mais elle ajoutoit toujours d'elle même, quelque nouvel agrément à sa coifure. Ses cheveux blonds rétomboient par grosses boucles sur ses épaules. Le feu de ses yeux & la vivacité de son teint éblouissoient & tant de beautéz étoient animées & soutenues par mille jolies choses, qui sortoient à tous momens de la plus belle bouche du monde. Tout ce qu'il y avoit de jeunes gens autour d'elle étoient dans une espece d'admiration ; aussi n'oublioit - elle rien pour les piquer encor davantage. Elle passoit elle même dans ses oreilles avec une grace admirable des pendans, ou de perles, ou de rubis, ou de diamans. Elle mettoit des mouches, & sur tout des imperceptibles, qui étoient si petites, qu'il falloit avoir le teint aussi delicat qu'elle l'avoit, pour qu'on les pût appercevoir ; mais en les mettant, elle faisoit mille petites façons, consultant tantôt l'un, tantôt l'autre, sur ce qui lui sieyoit le mieux. La mere étoit ravie de joie, & se remercioit à tout moment de son habileté. "Il a douze ans," disoit elle tout bas, "il faudroit bientôt songer à le mettre à l'Academie, & dans deux ans il suivroit son pauvre pere." Et là-dessus transportée d'affection, elle alloit baiser sa chere fille & lui laissoit toutes ces petites coquetteries quelle eut condamnées dans la fille d'un autre.
Les choses en étoient là, lorsque la Marquise de Banneville fut obligée de venir à Paris, solliciter un procés, que lui fit un de ses voisins. Elle ne manqua pas d'y mener sa fille, & reconnut dans la suite, qu'une jolie personne n'est pas inutile dans les sollicitations. La mere parloit procés au Conseiller, qui souvent l'interrompoit pour lui dire, Madame, vous avez là une belle enfant, & là dessus Marianne faisoit la reverence, & rougissoit. La mere recommençoit le narré de son affaire, & le Conseiller tournoit toujours la tête du côté de la fille, qui un jour fâchée tout de bon de ce qu'on n'écoutoit pas sa Mere, mais, "Monsieur," dit elle au vieux Conseiller, "écoutez donc ce que dit maman."
"Hé allez ma belle enfant," lui repondit-il, "j'écoute des yeux, & je vois que votre procès est bon, venez seulement me solliciter de temps en temps, & soyez toujours aussi sage que vous êtes belle."
La Marquise de Banneville, en arrivant à Paris, alla voit la Comtesse de Variere son ancienne amie, & lui demanda ses avis & sa protection pour sa fille. La Comtesse fut frapée de la beauté de Marianne, & la baisa avec tant de plaisir qu'elle y retourna plusieurs fois. Elle se chargea de sa conduite, pendant que la mere vaqueroit à ses procès, & promit de ne la pas laisser manquer de plaisirs. Elle ne pouvoit tomber en meilleure main. La Comtesse avoit été assez jolie de visage : l'envie d'avoir des amans avoit cedé à l'envie d'avoir de l'argent, & le jeu étoit devenu sa passion dominante. Elle avoit une fille d'une beauté parfaise, & si belle à douze ans, qu'on craignoit pour la durée, & que des traits formez de si bonne heure, ne perdissent bientôt le mignon, qui en faisoit le principal agrément. La petite Marianne fut reçûe à bras ouverts de la mere & de la fille, à qui elle tenoit compagnie, pendant que la mere jouoit. Elles se faisoient fort grand plaisir l'une à l'autre, & se consoloient ensemble des petites incivilitez que le jeu leur attiroit journellement. "Quoi ma chere," disoit la petite Marianne à sa compagne, "les jeunes gens de Paris les mieux tournez, les plus galans, vous quittent pour le Valet de trefle, ou pour la Dame de carreau, ils sont furieux quand ils ont perdu, & votre prepreface ne les calme pas ? Vos yeaux n'ont pas la force de les arrêter ? Ils passent devant nous, presque sans nous regarder, & courent prendre leur place autour d'une table, où ils ne font que se lamenter de leur mauvaise fortune ? Nos Provinciaux valent encore mieux que cela."
"Ah! ma chere," reprit Madamoiselle de Variere, "vous n'avez pas tout vû ; ils sont mille fois plus grossiers que vous ne sçauriez vous l'imaginer : plus de petits soins, encore moins de petits presents, nulle complaisance ; il faute que nous fassions plus de la moitie du chemin."
"Helas! nos meres n'étoient pas de même, à ce qu'elle disent, aussi ont-elles vû les derniers beaux jours de la galanterie." C'est ainsi que ces deux jeunes persones moralisoient au-dessus de leur âge. A voir leur petit minois, fin, délicat, éveillé, on ne les eût pas crûes capables de réflechir sur les vices du temps, & selon les apparences, les fontanges, les jardinieres devoient tenir le premier rang dans la plûpart de leurs conversations.On étoit pris d'abord par un teint d'une blancheur éblouissante, un incarnat toujours rénaissant surprenoit sans cesse, ses yeux étoient bleus, & n'en étoient pas moins vifs, ils sortoient de deux paupieres épaisses, qui rendoient leurs regards plus tendres & plus languissans. Le tour du visage étoit ovale, & sa bouche vermeille & rebordée presentoit, dans le tems même qu'elle parloit le plus serieusement, cinq ou six petits trous creusez dans ses joues par les graces, & d'autres encore plus aimables, qu'elle formoit en riant. Un lustre de modestie lui attitoit e respect. Un exterieur si charmant étoit soutenu par tout ce qu'une bonne éducation peut ajoûter à une nature excellente.
Cependant la Marquise de Banneville dormoit en paix, elle connoissoit assez la reputation de la Comtesse, qui n'y prenoit pas garde de si près, & jamais elle ne lui auroit confié sa veritable fille ; mais pour Marianne, outre qu'elle l'avoit élevée dans des sentimens de vertu, elle voulut un peu pour se divertir, la laisser sur sa bonne foi, se contentant de lui dire, qu'elle alloit monter sur un theatre bien different de celui de la Province ; qu'elle y trouveroit à chaque pas des amans aimables, tendres, passionnez, (ce qui n'étoit pourtant pas trop vrai) qu'il ne falloit pas les croire legerement, & que si son cœur se sentoit foible, elle vînt à elle lui conter tout ; qu'à l'avenir, elle la regarderoit comme son amie, plustôt que comme sa fille, & lui donneroit les conseils qu'elle prendroit pour elle-même.
Marianne que l'on commença à appeller la petite Marquise, promit à sa mere de lui decouvrir tous les mouvemens de son coeur, & se fiant sur le passé, elle crut pouvoir affronter sans peril la galanterie de la Cour de France. C'eût été une entreprise bien temeraire, il y a trente ans. On lui fit des habits magnifiques, on essaya sur elles les modes les plus nouvelles. La Comtesse qui presidoit à tout cela, prit soin elle même de la faire coiffer par les meilleures Coiffeuses. Elle n'avoit que des boucles d'oreilles d'enfant & peu de pierreries ; la mere donna toutes les siennes, qui étoient mal en œuvre, & sans faire beaucoup de dépense, on trouva moyen de lui faire deux paires de pendans d'oreilles des diamans, & cinq ou six poinçons pour mettre dans ses cheveux. Il n'en faloit pas davantage pour la parer extrêmement. La Comtesse lui envoya son carosse l'après dinée & la menoit à la Comedie, à l'Opera, ou dans des maisons de jeu. On l'admiroit par tout, les filles & les femmes ne pouvoient se lasser de lui faire des caresses, & les plus belles n'avoient aucune jalousie des louanges qu'on donnoit à sa beauté. Certain charme caché, qu'elles sentoient sans le comprendre, entraînoit leurs coeurs, & les forçoit à rendre un hommage sincere au merite de la petite Marquise ; car personne ne lui échapoit, & son esprit encore plus imperieux que sa beauté, lui faisoit des conquêtes plus sûres & plus durables.
Il y avoit trois mois qu'elle passoit la vie fort agréablement, lorsque le Carnaval arriva, tous les Princes, tous les Officiers étoient revenus de l'armée, & les divertissemens publics se réchauffoient de toutes parts. Chacun faisoit des parties de plaisirs, & M... préparoit un grand Bal dans son Palais. Ce Prince aussi beau que vaillant, aussi aimable parmi les Dames, que fier parmi les soldats, vouloit qu'on se divertît chez lui, & selon la coutume, on y disposoit toutes choses pour la fête du Lundi gras. La Comtesse de Variere n'étoit plus asses jeune pour aller au Bal à visage découvert, elle y voulut aller en masque, & mit la petite Marquise de la partie : on l'habilla en bergere avec des deshabillemens très simples, mais très propres, ses cheveux qui lui pendoient à la ceinture, étoient renouez à grosses boucles avec des rubans couleur de rose, ni perle, ni diamans, de belles cornettes, deux ou trois petites mouches, elle n'étoit parée que d'elle-même, & ne laissa pas d'attirer tous les regards de l'Assemblée. La beauté y étoit alors dans son triomphe, la Princesse de C. & Madame la D.. étoient arrivées de V. incognito. La Duchesse d'H.. & la Marquise de R. y disputoient de charmes, & l'on y remarquoit avec encore plus d'étonement & de plaisir, le beau Prince Sionad, qui après avoir vaincu les ennemis du Roy par la force de son bras, venoit sous des habits de femme, disputer au beau sexe, & remporter au jugement des connoisseurs, le prix de la souveraine beauté.
En entrant dans le Bal, la Comtesse s'alla mettre derriere le beau Sionad. "Ma Princesse," lui dit-elle en l'abordant, & lui presentant la petite marquise, "voici une Bergere, qui n'est pas indigne de quelques - uns de vos regards." Elle s'approcha aussitôt avec respect, & voulut baiser le bas de la robe du Prince, ou pour mieux dire, de la Princesse ; mais elle la releva & l'embrassant avec tendresse ; "La belle enfant," s'écria-t-il avec transport, "Les jolies traits ! Quel souris, quelle finesse ! Ou je me trompe, ou elle a encore plus d'esprit que de beauté." La petite Marquise n'avoit encore répondu que par une petite mine riante & modeste, lorsque le Duc. de Ch.. la vint prendre pour danser. Le respect que toute la Compagnie lui devoit, attira d'abord les yeux & l'attention ; mais quand on vit avec quelle grace la petite Marquise lui rispostoit sans être embarassée, son oreille, sa legereté, ses petits sauts en cadence, ses souris fins, sans être malicieux, l'eclat nouveau qu'un exercice violent répandoit sur son visage, on fit dans toute la Salle comme de concert un profond silence, les Violons eurent le plaisir de s'entendre, ce qui ne leur arrive gueres, & chacun parut occupé de la voir & de l'admirer. La dance finit avec des acclamations, dont le Duc tout beau & tout aimé qu'il est, n'eut que la moindre partie.
A peine la Marquise de Banneville fut-elle retournée chez elle, que sa fille lui dit : "Est-il possible, ma chere Maman, que cette belle Princesse qui m'a tant fait d'amitiez au Bal, qui est si belle, si aimable, soit un garçon ? La Comtesse de Variere me l'a dit tout bas ; mais pour moi je ne le sçaurois croire."
"Cela est pourtant vrai," répliqua la mere, "& la premiere fois que nous verrons la Comtesse, je la prierai de nous conter son histoire."
"Oh pour moi," s'écria la petite Marquise avec une simplicité admirable, "je ne crois pas que je voulusse m'habiller en fille, si j'étois garçon."
"Ne jurez de rien," reprit sa mere, "contentez-vous, ma chere enfant, de faire votre devoir, & ne trouvez jamais à redire à ce que font les autres."
Le lendemain, la Comtesse de Variere étant venue les voir, elles la mirent d'abord sur le beau Sionad. "Ah ! Madame," lui dit la petite Marquise en lui baisant les mains, "contez-nous les avantures d'une si belle Princesse, maman m'a dit que vous sçaviez tout."
"Il est vrai," réprit-elle, "que personne ne sçait mieux que moi ce qui regarde le beau Sionad. Le Prince qui lui a donné la naissance m'avoit fait l'honneur de me charger du son éducation, parce que mon mari a été autrefois Ambassadeur auprès de lui, & je ne l'ai abandonné à lui-même, que depuis qu'il va à la guerre. Je satisferai votre curiosité, ma belle enfant, quand vous voudrez."
"Tout à l'heure, Madame," dit la petite Marquise, en se jettant à son col. "Vous êtes vive," réprit la Comtesse ; "mais vous êtes si aimable, qu'il faut faire tout ce que vous voulez."
HISTOIRE DU BEAU SIONAD.
Le beau Prince dont j'ai à vous entretenir, est né dans les glaces du Septentrion. Le Prince son Pere l'eut en secret de la belle Sophie, qui, pour cacher son avanture amoureuse, voulut danser au Bal trois jours après être accouchée, & par là contracta une maladie qui lui donna la mort au bout de sept ou huit mois, les apparences de l'honneur lui ayant paru plus précieuses que la vie. Sa perte redoubla la tendresse du pere envers l'enfant, reste unique d'une mere si vertueuse. On n'épargna rien pour le conserver dans un âge fort si tendre & une complexion fort delicate. Il avoit, comme vous le voyez, toute la beauté, & par conséquent toute la délicatesse de la belle Sophie. Enfin dès qu'il eut atteint l'âge de douze ans, le Prince son pere n'étant pas content des Maîtres de son pays, & ne le les croyant pas assez habiles, l'envoya en France, pour y achever des études qu'il avoit fort heureusement commencées. Il lui donna un équipage honnête, mais modeste, ne voulant pas qu'il fût connu pour ce qu'il étoit, & il lui fit porter le nom de Comte de Garden. Son Gouverneur eut ordre de s'adresser à moi, & de prendre mon avis en toutes choses ; je le mis dans le plus beau College de Paris, & en meilleur air. Le jeune Comte s'y perfectionna bientôt dans la connoissance des Langues, & devint le premier de ses Classes. On songea vers la fin de l'année à representer une Tragedie ; selon la coutume. Le Regent prit pour sujet les Amours d'Alexandre & de Statira : il falloit donner les Personnages, on choisit le Comte de Garden pour répresenter la Princesse. Sa beauté n'étoit pas encore dans l'état de perfection où vous la vites hier. Il n'avoit que quinze ans ; tous ses traits n'étoient pas encore formez, mais on ne laissoit pas d'admirer déja sur son visage le plus teint du monde, le plus éblouissant de blancheur, avec un incarnat qui ne paroissoit pas naturel, tant il étoit bien placé, & toujours égal, quelque tems qu'il fît.
"Quoi, Madame," interrompit la petite Marquise, "le teint de ce beau Prince est naturel ? J'aurois juré qu'il mettoit du rouge."
"Non," reprit la Comtesse, "il ne doit qu'à la nature tout ce que nous admirons en lui, & ce n'est pas à vous, petite Marquise, avec les couleurs que vous vous présentez à trouver cela extraordinaire."
Mais pour revenir à son histoire, son Gouverneur vint m'avertir deux mois avant qu'on répresentât la Tragedie, que son jeune Maître y devoit faire un des principaux personages, & qu'il avoit recours à moi, pour l'aider à y réussir. J'allai aussitôt au College, & trouvai que ces bons Regens avoient les yeux justes, de choisir le petit Comte pour en faire une fille. Je lui demandai si le personage lui feroit plaisir, & il me dit qu'il n'en sçavoit rien. Helas ! je me reproche de lui avoir mis dans la tête l'amour de lui-même. Il ne sçavoit pas qu'il étoit beau, je l'en fis appercevoir. Je lui donnai un miroir de poche, je le frisai, je le poudrai, je lui mis des mouches, je lui fis percer les oreilles, pour y mettre des pendans de perles & de diamans, dans la crainte que ceux que je lui prêterois le jour de la Tragedie, ne tombassent sur le theatre en déclamant. Je me chargai de lui faire faire une robe magnifique, & même pour l'accoutumer, je lui envoyai deux jours après un Maître à danser, pour lui apprendre à marcher & à faire la reverence en fille, & même à conduire ses yeux avec la modestie du sexe. J'étois entêtée du jeune Comte, & voulois absolument qu'il réussît à tout ce qu'il entreprendroit.
Mes soins ne furent pas inutiles. Je l'allois voir au College tous les huit jours, & le trouvoit toujours changé. Je lui avois fait faire des souliers de femme, afin qu'il s'y accoutumât de longue main, & qu'il ne fût point embarassé le jour de la Tragedie. Il avoit toujours porté un corps de grosse baleine, pour lui conserver la taille ; mais je lui en fis faire de fort propres en broderie d'or & d'argent, qui laissoient voir le haut d'une gorge fort blanche & potelée, & sembloit en cacher par modestie tout ce qu'on ne voyoit pas. Il avoit aussi des chemises taillées en femme, avec une dentelle renversée & ratachée sur son corps. Sa démarche étoit toute changée, & jusqu'au ton de sa voix, il l'avoit adouci pour paroître entierement fille. Il faisoit au commencement toutes ces petites choses, parce qu'on lui disoit de les faire ; mais bientôt il y prit goût. Il se faisoit mettre les soirs des cornettes & des rubans sur sa tête, & prenoit grand plaisir à s'entendre louer sur sa beauté. Il avoit une robe de chambre à manches pendantes de tafetas incarnat brodé d'argent avec une grande queue qu'un petit Page lui portoit toujours. On voyoit son corps de jupe tout à découvert, des pendans d'oreilles de perles & de de diamans, toujours cinq ou six mouches, & quand il descendoit en classe, ou qu'il alloit à la chapelle, son valet de chambre lui donnoit la main, & lui servoit d'Ecuyer. Tous ses petits camarades lui saisoient la cour, & ne le nommoient plus que la Princesse de Garden, ils faisoient tous les jours des vers à sa louange.
"Ah ! Madame," interrompit la petite Marquise, "dites nous en quelques - uns."
"Pour moi, j'aime les vers à la folie : fe vais tâcher de m'en souvenir," reprit la Comtesse. Ils lui parloient sans cesse de sa beauté, & l'exhortoient à s'habiller toujours en fille. En voici.
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Beau Prince, parez-vous des ornemens des femmes,
C'est le moyen de plaire à tous.
La beauté fut toujours la partage des Dames,
Et rien n'est se beau que vous.
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Venez aux plus belles Fêtes,
Embellissez ces beaux lieux,
Et ne faites de conquêtes
Que par l'éclat de vos yeax.
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Laissez à d'autres l'Epée,
Les habits du beau sexe ont été faits pour vous :
La nature s'étoit trompée,
En vous faisant les yeux si doux.
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Enfin, huit ou dix jours avant la Tragedie, je l'amenai chez moi, pour l'accoutumer entierement aux habits de femme. Je lui mis dès le lendemain ceux que je lui avois fait faire exprès, qui lui allerent admirablement bien : & comme ce n'étoit point des habits de Comediens, je le menai avec moi à l'Opera & à la Comedie, où chacun se récria sur sa beauté. Je le menai aussi deux ou trois fois au College, pour répeter son rôle avec les autres. Il avoit tout l'air d'une fille ; on lui portoit la queue, il répondoit avec une modestie charmante à toutes les petites questions qu'on lui faisoit, & quoi qu'il ne fût pas aussi paré de diamans qu'il le devoit être le jour de la Tragedie, on ne laissoit pas de l'admirer, & les Regens me remercioient bien affectueusement du soin que j'en prenois. Il passoit comme en triomfe au milieu de la cour, lorsqu'un Ecolier lui fit une profonde reverence, & lui dit de fort bonne grace.
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Mars & Venus se disputoient un jour
A qui possederoit vos charmes.
Le sang de vos Ayeux vous insiroit les armes,
Et vos beaux yeux sembloient n'inspirer que l'amour.
Mais aujord'hui toute dispute cesse,
Mars est vaincu, & l'Amour est vainquer,
Nous ne voyons qu'une belle Princesse,
Et nous venons lui donner notre cœur.
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En fin le jour de la Tragedie étant arrivé, je pris plaisir à l'habiller moi même. Sa robe étoit de tafetas incarnat, recouvert par tout d'une broderie d'argent fort legere, la jupe de même, toutes les tailles de sa robe étoient marquées par des diamans. Il avoit sur la tête un petit bonet à l'antique dont le devant étoit tout garni de diamans. Le dessus étoit couvert de plumes incarnat & blanc en aigrette. Ses cheveux sortoient de tous côtez de dessous ce bonnet par grosses boucles ratachées avec un ruban incarnat. On voyoit entre ses cheveux des pendans d'oreilles de gros diamans, qui jettoient un grand éclat. Un colier de grosses perles étoit autour de son col, & il pendoit sur sa gorge une croix de diamans & de rubis. Je lui mis avec le plus grand plaisir du monde sept ou huit petites mouches ; mais par malheur nous nous oubliames en l'ajustant.- La Tragedie devoit commencer à une heure selon la coutume, & il en étoit deux que nous n'étions pas encore sortis de chez moi. On nous vint querir en grande hâte & je crus en arrivant au College que tout étoit perdu. "Madame," me dit le Principal, les yeux rouges de colere, "on vous attend il y a plus d'une heure, & le monde s'impatiente." On répresentoit la Tragedie dans la Chapelle : je passai par la petite porte, & montant sur le theatre, je fis avancer ma petite Princesse, & dis tout haut : "nous vous avons fait attendre, mais c'étoit pour parer la Reine Statira." Chacun cria qu'elle étoit belle comme un Ange, & la Tragedie commença. Je ne vous dis point qu'elle y fit des merveilles ; mais ce qui vous surprendra, c'est qu'à la distribution des Prix, le petit Comte en eut trois, se montrant superieur aux autres par la science, aussi bien que par la beauté.
Après la Tragedie je dis à son Gouverneur que le petit Prince avoit trop étudie toute l'année pour ne l'en pas récompenser, & que pendant les vacances je voulois ètre sa Gouvernante. Le Gouverneur ne fut pas fàché d'avoir vacance lui-même, & se dechargea entierement sur moi du soin de son disciple.
Comme je m'étois apperçûe qu'il étoit fort aise d'être habillé en fille, je lui dis le soir pour me réjouir : "Monsieur le Comte, voilà la Tragédie jouée : il faut reprendre l'épée & le justaucorps, il y a assez long-temps que vous vous contraignez."
"Moi, Madame, me contraindre," reprit-il avec précipitation, & croyant que je parlois tout de bon, "je ne me suis point contraint, & c'est un fort grand plaisir pour moi, d'entendre dire par tout où je vais, ah la belle fille ! la jolie enfant ! qu'elle est aimable ! Je serois cent ans avec un justaucorps & une épée, qu'on ne me diroit rien de pareil." Je l'embrassai de tout mon cœur, & lui dis: "hé bien, ma belle Princesse, vous serez fille, tant que vous serez avec moi." Je lui fis faire trois ou quatre habits plus galans que magnifiques & lui achetai toutes sortes de garniture de tête, je mandai par le premier Courier au Prince son pere toutes nos petites avantures, & il m'envoya de grosses lettres de change, non seulement pour payer ce que nous avions depensé ; mais même pour acheter des pendans d'oreilles & quelques bagues qu'on n'est pas bien aise d'emprunter toujours. Ainsi la belle Princesse de Garden parut à la Cour & à la Ville dans tout son éclat. Tout le monde la prenoit pour une fille, & ceux même qui savoient son histoire, avoient peine à s'imaginer la verité ; nous faisions tous les jours des parties de divertissement. Un jeune Prince de Saxe, qui étoit à Paris à l'Académie, nous donna bien du plaisir. Il devint amoureux de la Princesse, & ne nous quittoit point, nous le trouvions par tout, nous le trouvions par tout, à l'Opera, à la Comedie, aux Tuilleries. Son Gouverneur, qui avoit oui dire dans les Universitez d'Allemagne, qu'il faut un peu d'amour pour débourrer les jeunes gens, ne s'opposoit point à une passion, qu'il croyoit fort innocente. Il lui fournissoit tout l'argent, dont il avoit besoin pour ses galanteries, & même pour avancer les affaires. Il vint un jour me trouver, & me dit avec une franchise qui me charma : "Madame, je viens à vous, Monsieur le Prince de Saxe est amoureux de Madame la Princesse de Garden, & il ne dort ni ne mange : ayez pitié de lui, & permettez qu'il puisse la voir à son aise. Il est sage, il aime de tout son cœur, qu'y a-t-il à craindre."
A ce discours du bon Allemand je ne pus m'empêcher de rire, mais m'étant un peu remise, je pris mon serieux. "Monsieur," lui dis-je, "vous ne connoissez pas les Dames Françoises, elles ont beaucoup de liberté ; mais elles n'en abusent pas, & quand on vient tout droit à leur parler d'amour, on n'est jamais écouté. Il faut de longs détours, se servir d'insinuation, que les petits soins fassent entendre ce que l'on pense. C'est un métier qu'on n'apprend qu'en le faisant : votre Prince est jeune, il a du temps devant luyi : S'il aime, il trouvera le moyen de se faire aimer." Je faisois bien la mechante, mais je m'humanisai bientôt, j'avois envie de me divertir. Je permis au Prince de Saxe de venir chez moi. La Princesse de Garden le reçut avec civilité. Il étoit toujours à ses genoux, & lui contoit ses raisons. A peine savoit-il vingt mots françois, & cependant la bouche ne lui fermoit pas : Il disoit bien, & n'avançoit gueres. La Princesse ne le pouvoit pas souffrir, & quand la S. Remy fut venue & qu'on parla de retourner au College, elle s'en consola, en pensant qu'elle ne seroit plus exposée à la tendresse du Saxon. Ce fut pourtant avec bien de la peine, qu'il fallut quitter tous les agrémens d'une Princesse fort aimable, pour endosser le harnois d'un écolier fort mal-propre.
L'année suivante se passa à peu près de la même maniere ; mais au printemps le jeune Comte voulut absolument aller à la guerre. Il avoit dix-sept ans, & il en a presentement dix-neuf. Il a fait deux campagnes, & s'est fait connoître digne de sa naissance ; mais quand l'hiver ramene la saison des divertissemens, il se souvient de sa beauté, qu'il oublie, quand il se faut battre, & se fait un plaisir assez souvent de prendre les habillemens du beau sexe, qui ne lui sont pas desavantageux, vous futes hier témoin de ses charmes, & qu'à la réserve de la Princesse de C.. & de Madame la D.. qui le disputeroient à Venus, je ne dis rien de vous, petite Marquise, il attiroit toute l'attention du Bal, & en faisoit l'un des principaux ornemens.
Voilà tout ce que j'ai à vous dire du beau Sionad ; mais je suis trompée, si vous ne le connoissez bientôt aussi bien que moi. Il m'a fait voir beaucoup de curiosité pour la petite Marquise, & s'il me prioit de l'amener icy ; "Vous lui diriez, Madame, que cela ne se peut pas," reprit brusquement la petite Marquise : "nous n'avons que faire de tous ces étrangers qui ne sortent plus d'une maison quand une fois ils y sont entrez. Mais, Madame, il ne vous en priera pas, ces beaux garçons s'aiment, & n'aiment qu'eux."
Il étoit tard, la conversation finit, & la Comtesse retourna chez elle plus enchantée que jamais de la petite Marquise. Elle ne pouvoit plus s'en passer, & pour en jouir tout à son aise, elle voulut lui donner un appartement dans sa maison ; mais la mere n'y voulut jamais consentir. La petite Marquise avoit près de quatorze ans, & il étoit important pour le secret de sa naissance, que personne n'approchât d'elle familièrement : sa seule Gouvernante la levoit & la couchoit. Elle étoit encore dans une profonde ignorance de son état, & quoi qu'elle eût beaucoup d'Amans, elle ne sentoit rien pour eux, uniquement attentive à elle même, & à sa propre beauté. On ne lui parloit d'autre chose ; elle avaloit à longs traits un breuvage si delicieux, & se croyoit la plus belle personne du monde, d'autant plus que son miroir l'assuroit tous les jours de la même chose.
Elle alloit souvent à la Comedie, qu'elle aimoit bien mieux que l'Opera. "On y pleure," disoit-elle, "& quel plaisir de pleurer. On y voit des malheureux, on les plaint, & ce qui est admirable, en les plaignant, on voudroit souvent être à leur place, au hazard de souffrir comme eux." Elle y alloit toujours de bonne heure, afin de recevoir les applaudissemens de toute l'Assemblée : car dés qu'on allumoit les lustres, & qu'on la pouvoit remarquer dans sa Loge, & le Theatre & le Parterre, tout n'avoit attention qu'à elle. Chacun se récrioit sur ce visage enfantin, où toutes les graces étoient rassemblées : aussi savoit-elle bien les faire valoir par ses petites manieres : elle avoit toujours à la main un petit miroir de poche plus grand qu'à l'ordinaire, & le hazard faisoit toujours qu'il manquoit quelque chose à sa coiffure : ses pendans d'oreille n'étoient pas droits, ses mouches n'étoient pas bien placées, son colier de perles étoit trop serré, ou ne l'étoit pas assez ; enfin quand elle s'étoit ajustée à sa fantaise, elle se reposoit dans la contemplation de ses charmes, & jouissoit du plaisir inexprimable de voir tous les yeux attachez sur elle, & souvent même d'entendre les acclamations sinceres qu'on donnoit à sa beauté. Elle étoit un jour dans la premiere Loge extraordinairement parée, elle devoit le soir aller à un souper & au Bal chez l'Ambassadeur de Venise. Une robe de velours noir toute chamarrée de diamans, un mouchoir volant qui laissoit entrevoir une gorge naissante, mille rubans couleur de rose, des boucles d'oreilles de rubis, tout sembloit contribuer à rehausser l'éclat de ses yeux & les agrément de son visage. Les Comediens jouoient une Comedie intitulée, L'ISLE ENCHANTEE. Un Comedien venoit d'annoncer la venûe de la Déesse de la Jeunesse, il en avoit fait en douze ou quinze vers une description fort agréable, & achevoit ce vers
Seigneur, vous allez voir cette aimable Déesse.
Lorsque tout d'un coup, & comme de concert, vingt voix du Parterre s'écrierent ensemble : La voilà, la Déesse de la Jeunesse, en levant les mains vers la Loge où étoit la petite Marquise. Le Theatre sans balancer suivit l'exemple du Parterre. Tous se leverent en confusion, & passerent de son côté, en disant : "Oui la Déesse de la Jeunesse, voilà ses yeux, sa bouche, ses agrémens, voilà jusqu'à ses petites façons." Les Comediens eurent beau demander silence, il fallut qu'ils s'arrêtassent tout court, & qu'ils vinssent eux-mêmes rendre hommage à la petite Marquise. Elle en vouloit rire au commencement ; mais voyant que c'étoit tout de bon, sa modestie fut poussée à bout, & pour éviter tant de regards qui la dévoroient, elle s'enfonça dans sa Loge, & ne se rémontra aux yeux du public, que quand le bruit fut cessé & la Comedie recommencée. Cela ne laissa pas de lui faire grand plaisir. "Il faut bien que je sois belle," disoit-elle à sa mère avec une ingenuité charmante, "puisque tant de gens le disent."
Une autre fois, qu'elle étoit à la Comedie avec la Comtesse de Variere, elle remarqua dans la Loge voisine un jeune homme fort bien fait avec un justaucorps d'écarlate en broderie d'or & d'argent ; mais ce qui lui donna plus d'attention, c'est qu'il avoit aux oreilles des boucles de diamans fort brillans, & trois ou quatre mouches sur le visage. Elle s'attacha par curiosité à le regarder, & lui trouva une phisionomie si douce & si aimable, que ne pouvant se retenir : "Madame," dit-elle à la Comtesse de Variere, "voilà un beau garçon."
"il est vrai," dit la Comtesse ; "mais il fait le beau, & cela ne sied point à un homme. Que ne s'habille-t-il en fille ?" La Comedie continuoit, & on ne causa plus ; mais la petite Marquise tournoit souvent la tête, & ne se sentoit plus d'attention pour le faux Alcibiade, qu'on répresentoit. À quelques jours de là, étant à la Comedie dans la troisiéme Loge, le même jeune homme, qui se faisoit assez remarquer par ses ajustemens extraordinaires, se trouva dans la deuxiéme Loge, & voyant à son aise la petite Marquise, qui étoit dans la troisiéme, il eut pour elle toute l'attention qu'elle avoit eue pour lui la premiere fois, & ne se contraignit pas tant, Il tourna toujours le dos aux Comediens, & ne pouvoit détourner ses regards de dessus la petite Marquise, qui de son côté lui répondoit un peu plus souvent que l'exacte modestie ne l'eût voulu. Elle sentoit dans ce commerce mutuel de regards ce qu'elle n'avoit jamais senti, une certaine joye delicate & profonde qui des yeux passe dans le coeur, qui fait toute la felicité de la vie. Enfin quand la Comedie fut achevée, en attendant la petite piece, le beau jeune homme sortit de sa Loge pour aller demander le nom de la petite Marquise. Les Portiers qui la voyoient souvent, lui dirent son nom sans se faire prier, & même sa démeure, & voyant que c'étoit une personne de qualité, il resolut de faire connoissance, s'il pouvoit, & même sans aller plus loin, il s'avisa (l'amour est ingenieux) d'entrer tout d'un coup dans la Loge de la petite Marquise en feignant de se tromper. "Ah ! Mesdames," s'écria-t-il, "je vous demande pardon, je croyois entrer dans ma Loge." La Marquise de Banneville aimoit assez les avantures, & ne manqua pas celle-ci. "Monsieur," lui dit-elle fort honnêtement, "nous sommes fort heureuses que vous vous soyez trompé. Quand on est fait comme vous, on est bien reçu par tout." Elle avoit envie par là de le retenir, pour le voir tout à son aise, l'examiner lui & son ajustement, faire plaisir à sa fille, dont elle avoit deja remarqué l'emotion, & en un mot se rejouir innocemment. Il se fit encore un peu prier, & puis demeura dans la Loge, sans vouloir se mettre au premier rang. On lui fit cent questions, ausquelles il répondit avec beaucoup d'esprit, & un certain agrément dans le son de sa voix & dans toutes ses manieres, qui le rendoient fort aimable. La petite Marquise lui demanda pourquoi il avoit des pendans d'oreilles. Il répondit que c'étoit habitude, & que ayant eû les oreilles percées dès son enfance, il y avoit toujours mis des boucles de diamans : & qu'au reste, il croyoit qu'on pardonneroit à son âge ces petits ajustemens, qui proprement ne conviennent qu'au beau sexe. "Tous vous sied bien, Monsieur," lui dit la petite Marquise en rougissant, "vous pouvez mettre des bracelets, sans que nous nous y opposions. Vous ne serez pas le premier : tout tourne dans le monde galant. La plûpart des filles veulent avoir des cravates & des perruques, ce sont toutes des Amasones, & beaucoup de jeunes gens mettent des pendans d'oreilles & des mouches, & s'ajustent comme des filles." La conversation ne tomba pas : le beau jeune homme qui favoit l'Histoire leur dit, que nos grands peres avoient porté des pendans d'oreilles & des bracelets de diamans, & que la mode en pouvoit fort bien revenir. Qu'y a-t'il en effet de plus innocent que de vouloir plaire? & puisque les femmes sont faites pour cela, n'est-il pas naturel aux hommes de se servir de cette espece de mascarade pour gagner les cœurs, & à qui un pareil déguisement peut-il faire du mal. "Mais, Monsieur," interompit la petite Marquise, "les Prédicateurs nous prêchent qu'il ne faut pas se déguiser ni changer de sexe."
"Il est vrai, Madame," repliqua le Marquis, "que cela est défendu, quand on ne se déguise que rarement, & qu'on le fait à mauvais dessein. Un garçon, par éxemple, s'habillera en fille pour avoir accès dans une maison, pour enter dans un Couvent, & y faire du désordre : voilà ce qui est défendu ; mais qu'un jeune homme se plaise aux habits & aux ajustemens des femmes, & qu'il s'en serve uniquement pour se rejouir, pour faire la belle, pour être aimée & courtisée, qu'il s'en serve souvent, que ce soit même son habillement le plus ordinaire, que tous ses amis, ses parens le connoissent pour ce qu'il est, qu'il se rejouisse seulement à tromper parses doux charmes des Etrangers ou des Provinciaux, il n'y a rien de criminel à tout cela. L'habit, comme dit le proverbe, ne fait pas le Moine. Les habits des hommes & ceux des femmes étoient les mêmes dans le commencement du monde : Les Armeniens & plusieurs Nations de l'Orient ont également de longues vestes pour les deux sexes, & ne different que par quelques ornemens à la coiffure ; en un mot, si jamais il y eut un divertissement innocent, c'est celui que prend un beau garçon à passer pour une belle fille, en se servant des avantages que donnent les habits du beau sexe. Pour moi, j'avoue mon foible, si foible y a après de si grands exemples : j'aime les ajustemens des femmes, & à moins que cela ne déplaise à la persone que j'aime, je mettrai toujours des pendans d'oreilles & des mouches."
"Hà, Monsieur," interrompit la petite Marquise, "à qui cela pourroit-il déplaire ?" Ces mots qui lui échaperent la firent rougir, & la mere pour cacher son défordre, dit qu'on ne venoit pas à la Comedie pour causer toujours. On se tut, mais on se regarda beaucoup, & la petite Marquise fit ce jour là un apprentissage de regards & de soupirs qui lui donna le plus sensible plaisir de sa vie, & qu'elle repeta depuis le plus souvent qu'elle put.
Cependant la Piece étant finie, il reconduisit les Dames à leur Carosse, & fit suivre le sien jusqu'à la maison de la Marquise, & là sans oser entrer, il envoya un Page faire un compliment, & dire que son escorte leur avoit été assez inutile.
Les jours suivans on le vit ; on le trouva partout, à l'Eglise, aux Promenades, aux Spectacles, toujours soumis, toujours respectueux, saluant profondement la petite Marquise, sans oser l'approcher ni lui parler. Il ne paroissoit avoir qu'une affaire, & n'y pas perdre un moment. Enfin au bout de trois semaines un Conseiller au Parlement, frere de la Marquise de Banneville lui vint proposer un matin de recevoir la visite du Marquis de Bercourt, son bon ami & son voisin : il l'assura que c'étoit un fort honnête homme, & l'amena dès l'aprés-dinée. Le Marquis avoit la plus belle tête du monde, des cheveux noirs frisez naturellement à grosses boucles. Ses cheveaux étoient un peu coupez vis-à-vis des oreilles, pour laiffer voir ses boucles de diamans, où il avoit mis ce jour là à chacune une petite perle pendante. Deux ou trois mouches seulement faisoient remarquer qu'il avoit le tein beau. "Ah ! mon frere," dit la Marquise de Banneville, "est-ce là le Marquis de Bercourt ?"
"Oui, Madame," reprit-il, "qui ne peut vivre plus long tems sans voir ce qu'il y a de plus beau dans le monde." En disant ces paroles, il se tourna vers la petite Marquise qui ne se sentoit pas de joie. On s'assit, on parla de Nouvelles, de plaisirs, de livres nouveaux : la petite Marquise pouvoit soutenir toutes sortes de conversations, & bientôt on s'accoutuma les uns avec les autres. Le vieux Conseiller s'en alla le premier, le Marquis demeura le plus long tems qu'il put, & sortit tout le dernier. Il ne manqua plus à venir tous les jours faire sa cour à ce qu'il aimoit, toujours prêt à tout. Le beau tems étoit venu, & l'on s'alloit promener à Vincennes, ou au Bois de Boulogne. On trouvoit à point nommé au frais sour des arbres, une colation magnifique, qui paroissoit transportée par enchantement. Les violons aujourd'hui, demain les hautbois; le Marquis ne parroissoit donner aucun ordre, & l'on voyoit aisément que tout venoit de lui. On fut pourtant quelques jours sans deviner qu'il avoit fait un Present magnifique à la Marquise. Un Crocheteur apporta le matin chez elle un cofre de la part, disoit il, de la Comtesse de Variere. On l'ouvrit avec empressement, & la joie fut grande d'y trouver des gans, des eaux, des pommades, des essences, des étuis d'or, de petites caves, plus d'une douzaine de tabatières de toutes façons, & une infinité d'autres bijoux. La petite Marquise en voulut remercier la Comtesse, qui ne savoit ce que cela vouloit dire. Elle devine enfin ; mais son cœur lui reprocha plus d'une fois de n'avoir pas deviné d'abord.
Le Marquis par tous ses petits soins avançoit beaucoup ses affaires, la petite Marquise y étoit fort sensibible. "Madame," disoit-elle à sa mere avec une franchise admirable, "je ne sçai plus où j'en suis : je voulois autrefois être belle aux yeux de tout le monde, & je ne le veux plus être qu'aux yeux du Marquis. J'aimois les Bals, les Comedies, les Assemblées, les lieux où l'on faisoit bien du bruit, je n'aime plus tout cela. Estre seule, & penser à ce que j'aime, voilà le plaisir de ma vie. Dire tout bas : il viendra tantôt, peut-être qu'il me dira qu'il m'aime, car, Madame, il ne me l'a point encore dit, sa bouche n'a point encore prononcé ces jolis mots : je vous aime. Il est vrai que ses actions me l'ont dit cent fois."
"Mon enfant," lui répondit la Marquise, "vous me faites grand pitié. Vous étiez heureuse avant d'avoir vû le Marquis, tout vous faisoit plaisir, tout le monde vous aimoit, & vous n'aimiez que vous-même, votre persone, votre beauté, l'envie de plaire vous possedoit toute entiere, & vous plaisiez : pour quoi changer une vie si douce? croyez moi, ma chere enfant, ne songez qu'à profiter des attraits que la nature vous a donnez : soyez belle, vous avez senti cette joie, en est-il une semblable? Attirer sur soi tous les regards & le penchant de tous les cœurs, faire le charme de tous les lieux où l'on va, entendre continuelement les acclamations du peuple qui ne flate point, être aimée de tout le monde, & n'aimer que soi même : voilà, ma fille, le souverain bonheur, & vous en pouvez jouir long-tems ; mais de Reine, il ne faut pas vous faire esclave. Il faut resister à une premiere inclination qui vous entraîne malgré vous. Vous commandez, & bientôt vous obéirez. Les hommes sont trompeurs. Le Marquis vous aime aujourd'hui, il en aimera demain une autre ; il est trop beau pour être constant." A ces paroles, la petite Marquise au lieu de répondre, se mit à pleurer. "Il ne m'aimeroit plus," disoit-elle, "il en aimeroit une autre?" & puis elle pleuroit encore. Sa mere qui l'aimoit tendrement, tâcha de la consoler, & la consola en effect, en lui disant que le Marquise alloit venir. Elle avoit de grandes mesures à garder, l'amour qui se formoit sous ses yeux lui faisoit de la peine. "Qu'est-ce que tout cela deviendra," disoit-elle en elle-même, "& quel étrange dénouement? Si le Marquis se déclare, s'il prend courage, s'il demande des faveurs, on ne lui refusera rien ; mais," reprenoit-elle ; "la petite Marquise est bien élévée, elle est sage, & n'accordera au plus que des bagatelles qui ne signifient rien, & qui les laisseront dans une ignorance absolument nécessaire à leur bonheur."
Elle s'entretenoit ainsi toute seule, lorsqu'on lui vint dire que le Marquis leur envoyoit une douzaine de perdrix en plume, & qu'il étoit à la porte, n'osant entrer à cause qu'il venoit de la chasse. "Qu'il entre," s'écria la petite Marquise, "qu'il entre, nous le voulons voir dans son negligé." Il entra un moment après, & voulut faire des excuses sur la poussiere, sur le soleil, sur ses cheveux mal en ordre. "Non non, ne vous y trompez pas, nous vous aimons autant avec une sangle, qu' avec des pendans d'oreilles."
"Si cela est, Madame," repliqua-t'il, vous m'allez voir fait comme un bruleur de maisons." Il demeuroit debout, comme pour s'en aller ; on le fit asseoir, & la bonne mere leur dit de causer ensemble, pendant qu'elle iroit écrire dans son cabinet. Les Femmes de chambre qui savoient vivre, passerent dans la garderobe, & nos amans demeurèrent seuls. Ils furent quelque tems sans parler, & la petite Marquise encore tout émûe de ce qu'elle avoit dit à sa mere, n'osoit presque lever les yeux, & le Marquis plus honteux encore, la regardoit, & soupiroit. Ce silence ne laissoit pas d'avoir quelque chose de tendre. Quelques regards, quelques soupirs échapez étoient pour eux une espece de langage, dont les amans s'accommodent assez, & l'embarras mutuel leur parroissoit une marque d'un amour touché. La petite Marquise s'éveilla la premiere. "Vous rêvez, Marquis," lui dit-elle, "est-ce la chasse qui vous fait rêver?"
"Ah! Madame, que les Chasseurs sont heureux! ils n'aiment point."
"Comment, Marquis, est ce donc un si grand mal que d'aimer?"
"C'est, Madame, le plus grand bien de la vie ; mais quand on aime seul, c'est le plus grand de tous les maux. J'aime, & je ne suis point aimé : j'aime la plus aimable persone du monde, Venus elle-même n'oseroit se présenter devant elle. Je l'aime, & n'en suis point aimé. Elle est insensible, elle me voit, elle m'entend, & demeure dans un silence cruel : ses yeux mêmes se détournent des miens. Quelle rigueur! Et puis-je douter de ma destinée." Le Marquis en prononçant ces dernieres paroles, se mit à genoux devant la petite Marquise, qui le laissa faire. Il lui baisoit les mains, sans qu'elle s'y opposât. Elle avoit les yeux baissez, & il en couloit de grosses larmes. "Vous pleurez, Madame," lui dit-il, "& j'ensuis la cause, mon amour vous contraint, & vous pleurez."
"Ah! Marquis," reprit-elle avec un grand soupir, "on pleure de joie comme de douleur, & je n'ai jamais été si aise." Elle n'en dit pas davantage & tendant les bras à son cher Marquis, lui accorda de petites faveurs qu'elle eut refusées à tous les Rois de la Terre. Les caresses lui tinrent lieu de protestations : le Marquis trouva sur la bouche de la petite Marquise des graces que ses yeux lui avoient cachées : & la conversation eut duré davantage, si la mere n'étoit sortie de son cabinet. Elle les trouva l'un & l'autre pleurant & riant tout ensemble, & se douta que de pareilles larmes n'avoient pas besoin d'être essuyées.
Aussitôt le Marquis se leva pour s'en aller ; mais la mere lui dit agréablement : "Ne voulez vous pas, Monsieur, manger de vos perdrix?" Il ne se fit pas beaucoup prier, la chose du monde qu'il souhaitoit le plus, étoit de se familiariser dans la maison. Il demeura, tout Chasseur qu'il étoit, & eut la joie sensible de voir manger ce qu'il aimoit : c'est une des grandes joies de la vie. Voir de près une bouche incarnate, qui en s'ouvrant montre des gencives de corail & des dents d'albâtre, qui s'ouvre, qui se ferme avec la précipitation qui accompagne toutes les actions de la jeunesse ; voir un beau visage dans toute la vivacité que lui donne le mouvement d'un plaisir souvent réiteré, jouir en même tems du même plaisir, c'est ce que l'amour n'acorde qu'à ses favoris.
Depuis cet heureux jour, la Marquis ne manqua pas d'y aller souper tous les jours, ce fut une affaire reglée, & les Amans de la petite Marquise, qui jusqu'alors n'avoient point eu sujet d'être jaloux l'un de l'autre, se le tinrent pour dit. La préference étoit donnée, & chacun reconnoissoit avec chagrin que la beauté & l'amour propre, quelques puissans qu'ils soient, n'ont pas encore assez de force pour défendre un cœur contre l'amour. On n'eut jamais cru que la petite Marquise, aussi attachée qu'elle étoit à sa persone, fût capable d'un engagement, & encore pour un homme qui se piquoit de beauté. "Le goûts sont bien differens," disoit un jour la Comtesse de Variere ; "pour moi, je n'aimerois jamais un Adonis qui se croiroit plus beau moi, et il me sembleroit en le voyant se mirer et mettre des mouches, qu'il me diroit tout bas : mes charmes me tiendront lieu de merite et de complaisance."
Nos Amans ne laissoient pas de vivre heureux, la petite Marquise aimoit tendrement son cher Marquis, quelque effeminé qu'il parût aux yeux des autres, & on les voyoit souvent aux Tuilleries mépriser la grande allée, pour se promener en liberté dans les Bosquets. Ils se donnèrent pendant quinze jours un plaisir fort sensible & fort innocent. Ils se firent peindre : Rigaut, l'un des meilleurs Peintres de son siécle pour les Portraits, y employa tout ce qu'il savoit : il disoit, & étoit un quart-d'heure à le dire, qu'il n'avoit jamais peint un visage si gracieux. La petite Marquise avoit rassemblé autour de sa bouche tous les jeux & tous les ris ; elle vouloit plaire, on n'aura pas de peine à croire qu'elle réussit dans son dessein. Elle plut à son Amant & à son Peintre, & à tous ceux qui la virent. Elle étoit assise, pendant qu'on la peignoit, dans un fauteuil au grand jour, & l'on avoit mis vis-à-vis d'elle sur une petite table, un grand miroir, où elle se miroit de tems en tems. La joye de se voir so belle jettoit sur son visage une lueur, un éclat, un brillant que la peinture ne suivoit que de loin. Mademoiselle de Variere & trois ou quatre de ses amies venoient tous les jours la voir peindre, & lui faisoient des contes pour l'entretenir dans sa belle humeur. C'étoit chose inutile : la petite Marquise, pour être gaie, n'avoit besoin que d'elle-même, de sa beauté & de son miroir. Rigaut peignit ensuite le Marquis de Bercourt, dont les traits fins & délicats sembloient demander plutôt des jupes & des fontages, qu'un justaucorps & une epée. Les Curieux coururent en foule voir des portraits si aimables, & chacun en les voyant avouoit qu'ils avoient raison de s'aimer.
Une vie se douce fut troublée par la jalousie. Le Comte d'Al… qui étoit des plus empressez au près de la petite Marquise, sentit vivement le mépris qu'elle faisoit de sa passion. Il est beau, bien fait, brave, homme de guerre, & ne put souffrir qu'elle se donnât au Marquis de Bercourt, qu'il regardoit comme lui étant inferieur en toutes choses, Il résolut de lui faire une querele, & par là le deshonorer, le croyant trop beau pour oser mesurer son épée contre la sienne ; mais il fut bien surpris quand au premier mot qu'il lui dit à la porte des Tuilleries, il vit le Marquis l'épée à la main qui le poussoit avec vigueur. Ils se battirent fort bien, & furent séparez par leurs amis communs.
Cette avanture fit plaisir à la petite Marquise, elle donnoit un air de guerre à son Amant ; mais elle la fi trembler en même tems, elle vit bien que sa beauté & ses faveurs feroient tous les jours des affaires au Marquis, & lui dit un soir: "Il faut, Marquis, finir toute la jalousie, & faire taire le public raisonneur. Nous nous aimons, & nous nous aimerons toujours : il faut nous lier par des nœuds qui ne se rompent qu'avec la vie."
"Ah! Madame," lui dit le Marquis, "à quoi pensez vous là ; êtes-vous lasse de notre bonheur? Le mariage est d'ordinaire la fin du plaisir : demeurons en comme nous en sommes. Pour moi, je suis content des petites faveurs que vous m'accordez, & ne vous en demanderai jamais davantage."
"Et moi," dit la petite Marquise, "je ne suis pas contente, je sens bien qu'il me manque quelque chose, & peut-être que nous le trouverons, quand vous serez tout à moi, & que je serai toute à vous."
"Il n'est pas juste, Madame," reprit le Marquis, "que vous épousiez la fortune d'un Cadet qui a mangé la meilleure partie de ce qu'il avoit, & que vous ne connoissez encore que par un exterieur souvent trompeur."
"Et c'est ce que j'en aime, Marquis, je suis ravie d'avoir assez de bien pour nous deux, trop heureuse de vous montrer que je ne suis attachée qu'à votre seule persone."
Ils en étoient là, lorsque la Marquise de Banneville les interrompit, elle venoir de renvoyer ses Gens d'affaires, & croyoit venir se délasser l'esprit avec la gayeté des jeunes gens ; mais elle les trouva dans un sérieux profond. Le Marquis avoit été fort fâché de la proposition que lui avoit fait la petite Marquise : elle lui étoit fort avantageuse selon les apparences ; mais il avoit des raisons sécretes qui s'y opposoient, & qu'il croyoit insurmontables. La petite Marquise de son côte étoit un peu piquée d'avoir fait un si grand pas inutilement ; mais elle se remit bientôt, & crut que le Marquis n'acceptoit pas le parti par respect pour elle, ou pour éprouver sa constance. Cette pensée lui fit prendre la résolution d'en parler à sa mere, ce qu'elle fit dès le lendemain.
Jamais persone ne fut plus étonnée que la Marquise de Banneville, quand sa fille lui parla de se marier. Elle avoit seize ans, & n'étoit plus enfant. Ses yeux ne s'étoient pas encore ouverts sur son état, & sa mere eut souhaité qu'ils ne s'ouvrissent jamais. Elle n'avoit garde de consentir à la marier : aussi de lui découvrir la verité, c'étoit un remede bien dur pour l'une & pour l'autre. Elle résolut de ne le faire qu'à la derniere extremité, & ce pendant de rompre, ou d'éloigner le mariage du Marquise. Il étoit d'accord avec elle fut ce point, sans pourtant s'être expliquez ensemble ; mais la petite Marquise qui étoit vive dans ses envies, prioit, pressoit pleuroit, & se servoit de toutes sortes de moyens pour fléchir sa mere, ne doutant point de son Amant, parce qu'il paroissoit s'en defendre assez foiblement. Enfin elle pressa tant sa mere, que le pauvre femme ne sachant plus quelles raisons lui donner, prit le parti de se servir de toute son autorité, & lui dit féchement: "Marianne, je vous l'ai déjà dit, c'est une affaire qui ne vous convient point. Le Marquis de Bercourt n’a point de bien, vous seriez malhereuse avec lui, et pour la derniere fois , je vous défens d’y songer, ni de m'en parler davantage." Elle fit plus, elle ordonna à ses Gens dé dire au Marquis de Bercourt qu'il n'y avoit persone au Logis. Ses ordres furent exécutez fidellement : il vint & revint plusiers fois de suite, & trouva toujours la porte fermée. La petite Marquise qui ne le voyoit plus, connut bientôt que sa mere vouloit l'en désaccoutumer. Elle fit de son côte des efforts extraordinaires : pour en venir à bout, & sans verser une larme, elle dévora sa douleur ; mais tous ses efforts furent vains. Il n'y avoit plus dans le monde de plaisir pour elle, tout lui étoit devenu indifferent ; & pour tout dire en un mot, elle alla jusqu'à negliger le soin de sa beauté. De longs & tendres soupirs lui échapoient à tous momens. Les nuits se passoient sans fermer l'œil. L'image de son cher Marquis la suivoit par tout. Elle se l'imaginoit infidele, & ne pouvoit pas croire qu'aussi aimable qu'il étoit, il pût demeurer quelques momens sans aimer & sans être aimé.
Le corps foible & délicat de la petite Marquise ne résista pas long tems aux peins de l'esprit & du cœur. Les couleurs de son tein se perdirent, elle devint jaune, les forces commencèrent à lui manquer, & peu à peu elle tomba dans une langueur plus dangereuse que les maladies les plus violentes. Les Médecins furent appelez, & lui firent beaucoup de remedes inutiles. Son mal augmentoit, & sa mere commençoit à perdre toute esperance, lorsqu'on lui amena le Médécin Hollandois que la renommée élevoit au dessus des autres. Il avoit des secrets admirables, & sous un jeune visage il montroit une capacité profonde, qui lui faisoit connoistre d'abord la nature du mal, & les remedes qu'il y falloit apporter. Il éxamina la petite Marquise à loisir, sans se presser, & vouloir rien ordonner, il dit à la mere en particulier: "Madame, je n'ai des remedes que pour les corps, et voilà une maladie de cœur. C'est à vous à y donner ordre. Le mal presse, et tous les momens vous doivent être précieux." Il s'en alla sans lui en dire davantage, & sans accepter aucune retribution : il a le cœur noble, & veut que le travail précede la récompense.
La Marquise de Banneville vit bien alors qu'il falloit aller au grand remede, & que le Marquis de Bercourt étoit le seul Médécin qu'il falloit consulter. Elle l'envoy a chercher, & n'eut pas de peine à le trouver. Il rodoit éternellement autour de la maison, pour savoir des nouvelles de ce qu'il aimoit. Il vint aussitôt. "Marquis," lui dit la mere en l'embrassant de tout son cœur, "notre chere enfant se meurt, et vous en êtes la cause : elle vous aime, vous n'en doutez pas ; mais apprenez tout ce que la passion lui a fait faire." Elle lui conta ensuite tout ce qui s'étoit passé. "Elle veut absolument vous épouser," ajouta-t'elle en pleurant. "Je vous avoue que je m'y suis opposée de toutes mes forces, & d'autant plus, que quand je vous en ai parlé, vous ne m'avez pas témoigné un fort grand empressement."
"Il est vrai, Madame," dit le Marquis, "je ne suis pas persuadé que le mariage fasse le bonheur de la vie : j'aime, j'adore la petite Marquise, je n'ai, & ne saurois jamais avoir de de plaisir qu'auprès d'elle ; mais je crains ces engagemens forcez, & que mon cœur ne murmure, quand il n'agira plus avec liberté."
"Il faut pourtant guérir notre malade," reprit la mere, & lui promettre toutes choses pour la tirer de l'etat où elle est. En Disant cela elle entra dans la chambre de sa fille, en tenant le Marquis par la main, & lui dit, en le faisant asseoir presque par force dans le fauteuil du lit : "Mon enfant, voici un bon Médécin que je vous amene ; il fera, et moi aussi tout ce que vous voudrez." Ces paroles & la vûe du Marquis réveillèrent la malade d'un profond assoupissement. "Ah! Marquis," dit-elle avec peine, "venez vous me rendre la vie que j'allois perdre pour l'amour de vous?" Ses yeux dans ce moment reprirent quelque vivacité, & la mere se flatta que le remede opereroit. Elle crut même que sa présence n'y étoit pas nécessaire, & que le Médécin pourroit agir avec plus de force, quand il se verroit seul avec la malade. Elle sortit, & les laissa en liberté. Alors le Marquis quitta le fauteuil, & se mit à genoux au près du lit. "Donnez moi votre bras," dit-il en riant, "donnez par où commence le Médécin." Mais au lieu de lui tâter le poux, il lui baisa les mains avec des transports, qu'une petite absence rendoit plus vifs qu'à l'ordinaire. La petite Marquise lui laissoit baiser sa main, sa foiblesse lui servoit d'excuse. Elle attachoit sur lui des yeux fixes, tendres & languissans, & ne proferoit pas une parole. "Oui, Madame," disoit le Marquis, "je sens bien que nous sommes faits l'un pour l'autre."
"Helas!" reprit-elle en soupirant, & faisant effort sur elle même, "vous dites vrai, mon cher Marquis, vous êtes fait pour moi. Tout le reste des hommes me déplaist, je ne les puis souffrir, quand ils me viennent dire qu'ils m'aiment, je sense pour eux une répugnance invinvible, et de vous, cher Marquis, tout me charme : vous êts fait pour moi, cela est sûr ; mais je ne sçai si je suis faite pur vous."
"Oui, Madame," reprit il, en lui serrant la main, "mon cœur me dit sans cesse que je ne puis être heureux qu'avec vous, et si mon esprit a senti d'abord quelque peine dans un engagement éternel, la délicatesse de mon amour m'avoit fait faire ces tristes et ridicules réflexions, et je suis prêt à vous sacrifier tous les momens de ma vie."
Ils en étoient là, quand la mere entra ; mais qu'elle fut surprise, lorsqu'elle vit le prompt effet du remede ! La petite Marquise étoit encore foible, mais la vie étoit revenue dans ses yeux. Son teint étoit pâle, mais il étoit blanc, & sur son visage étoit répandue une joie modeste, qui marquoit le retour infaillible de sa santé. La merepria le Marquis de s'en aller, en lui disant qu'un remede, quelque bon qu'il soit, est nuisible, quand il est réiteré trop souvent, & le priant en même tems de revenir tous les soirs, pour achever une guerison qu'il avoit si heureusement commencée.
En effet au bout de huit jours on remarqua un changement sensible en la petite Marquise. Elle dormit, elle mangea, & la gayeté fit bientôt revenir son embonpoint & tous ses charmes. Elle fut pourtant obligée de garder le lit plus d'un mois, jusqu'à ce que les forces lui fussent entierement revenues. Plusieurs Dames de ses amies venoient passer l'après-dinée avec elle. Sa mere l'avoit mis dans son bel appartement. Son lit étoit de velours bleu en broderie : il y avoit au dossier & au ciel du lit de grandes glaces, qui en multipliant les objets, faisoient un effet fort agréable. Il y avoit à ses draps une grande dentelle de point d'Angleterre. Des Careaux rattachez avec des rubans couleur de feu, aidoient à la soutenir sur son séant. Elle avoit ordinairement une camisole chamarée de dentelles avec une échelle de rubans couleur de feu. Ses cornettes laissoient voir ce beu visage, dont les couleurs vives revenoient de jour en jour. Ses cheveux étoient au commencement sous des papillotes de tafetas noir ; mais bientôt elle les défrisa, & se fit mille petites boucles sur le front. Elle remit des pendans d'oreilles & des mouches, & se trouva la même petite Marquise, aussi aimable que jamais. La Comtesse de Variere qui l'aimoit véritablement, la venoit voir presque tous les jours, ou lui envoyoit sa fille. Il y avoit toujours sur son lit cinq ou six jeunes Demoiselles fort jolies, qui jouoient à de petits jeux avec la petite Marquise, & le jeu finissoit toujours par se baiser tendrement, & se donner cent petites marques d'amitié. Les hommes nétoient point reçus dans leur compagnie, & la pudeur y étoit conservée fort- exactement. Le Marquis de Bercourt étoit seul admis à ces jeux innocens, & comme il étoit fort beau, qu'il aimoit extrêmement sa persone, qu'on le voyoit toujours ajusté pendans d'oreilles, & que d'ailleurs on favoit son attachement pour la petite Marquise, les meres ne le craignoient point pour leurs filles, & le regardoient avec elles aussi tranquilement que s'il eût été une fille lui-même. Il leur faisoit tous les jours de nouvelles galanteries. Il leur proposa un jour de faire une petite loterie de bijoux. La chose fut éxécutée sur le champ : les meres fournirent quelque argent pour elles & pour leurs filles. Il devoit y avoir cinq ou six billets noirs ; mais chacun fut bien étonné, quand en ouvrant ses billets, il ne s'en trouva que de noirs. Chaque Dame faisoit de grands cris en ouvrant chaque billet. Il est vrai que tous ces lots n'étoient que des bagatelles, des tablettes, des étuis, des rubans ; mais la surprise & la joie n'en furent pas moins grandes, & quoique le Marquis s'en defendît, on vit bien que cela ne pouvoit provenir que de lui. Il avoit fait amitié avec les deux Orphées de notre siecle, Descotaux & Filbert, & les amenoit souvent chez la petite Marquise. C'est là qu'ils déployoient tout le secret de leur art. Ils étoient là tout autres que chez les grands Seigneurs. Tantôt leur flute poussoit de ces tons ravissans qui transportent l'ame hors d'elle même, tantôt ils s'abandonnoient aux charmes d'une musique naturelle, & chantoient les beautez de la petite Marquise, en chantant celle de leur Bergere. La difference de leurs voix, & peut-être de leurs inclinations, quoique fort amis, faisoit un agréable contraste, & l'on ne savoit qui plaisoit davantage, ou l'enjouement de l'un, ou la tendresse de l'autre.
Quelque fois la petite Marquise & ses compagnes se jettoient dans la belle conversation : Mademoiselle de Variere y brilloit extrêmement, & faisoit des contes avec un agrément infini. "Convenez vous, ma chere," disoit-elle un jour à la petite Marquise, "des principes qu'on veut établir pour bien faire un conte ? Il faut, dit-on, que les avantures soient toujours contre la vrai semblance, & les sentimens toujours naturels. J'avoue que pour attacher l'esprit des jeunes gens, & principalement des enfans, il est bon de donner dans le merveilleux ; mais il faut bien se garder d'y trop donner. Un Heros ne doit pas toujours être l'épée à la main, & couper un homme en deux. En un mot, pour avoir du plaisir, nous aimons à être trompez ; mais on ne nous trompe pas long tems, quand on le veut faire si grossierement. Le petit char d'ivoire traîné par des papillons ne me rejouit point, & la Fée est trop petite, pour que je m'amuse à la regarder. Il faudroit avoir toujours le microscope à la main."
"Vous nous dites là de grands mots," interrompit la petite Marquise, "& vous oubliez sans doute que vous parlez contre une Muse qui fait honneur à notre sexe. Ne voudriez-vous point la condamner, lorsqu'elle dit que les sentimens doivent être naturels?"
"Ne croyez pas vous moquer," reprit Mademoiselle de Variere, "cela n'est pas encore tout-à-fait vrai. Quand les sentimens sont retenus dans les bornes éxactes de la nature, ils ne sont pas assez vifs, & comme il faut qu'un Heros de conte soit un peu plus beau & un peu plus vaillant que les autres hommes, il faut aussi, pour bien faire, que les sentimens de son cœur répondent aux agrémens de sa persone, & qu'il aime un peu plus fort qu'on n'aime ordinairement. Avez-vous lû la Belle au bois dormant ?"
"Si je l'ai lûe," s'écria la petite Marquise, "je l'ai lû quatre fois, & ce petit conte m'a raccommodée avec le Mercure Galant, où j'ai été ravie de le trouver. Je n'ai encore rien vû de mieux narré ; un tour fin & delicat, des expressions toutes neuves ; mais je ne m'en suis point étonnée, quand on m'a dit le nom de l'Auteur : il est fils de maître, & s'il n'avoit pas bien de l'esprit, il faudroit qu'on l'eût changé en nourrice."
"Pour moi," dit le Marquis de Bercourt, "je suis ravi de me promener entre ces deux haies de Gardes du corps, qui dorment, & même qui ronflent le mousquet sur l'épaule, mais j'ai toutes les peines du monde à respecter les jeunes attraits d'une Demoiselle de cent-cinq ans Ils en étoient là, quand on vit entrer la colation, des fruits rouges & des tasses de glace."
"Mangeons, Mesdames," dit la petite Marquise, "on ne peut pas toujours raisoner."
C'est ainsi que les journées se passoient agréablement chez la Marquise de Banneville, jusqu'à ce que sa chere enfant fut parfairement rétablie. On la revit avec joie aux Promenades publiques. Les Comédiens disoient en riant qu'ils vouloient l'annoncer dans leurs affiches. Elle recommença à faire sa vie ordinaire. Le Marquis de Bercourt y venoit souper tous les soirs, & la mere étoit fort contente, parceque sa fille ne parloit point de ce mariage, qui lui faisoit tant de peine. Elle esperoit que contente d'aimer, & d'être aimée de son cher Marquis, elle se croiroit heureuse dans la liberté entiere qu'elle lui donnoit de faire toutes ses volontez ; mais elle fut détrompée au bout de trois mois. "Madame," lui dit un jour la petite Marquise, "quand donc voulez-vous achever mon bonheur? Le Marquis m'aime ; mais que sçai je s'il ne cessera point? Vous me l'avez promis, ma chere mere, mettons - le dans la nécessité de m'aimer toujours par honneur, quand même je serois assez malheureuse pour qu'il ne m'aimât plus par inclination." La mere plus embarassée que jamais, lui répondit qu'elle lui tiendroit parole ; mais qu'il lui falloit encore un peu de tems pour disposer les choses : qu'elle vouloit lui rendre compre avant que de la marier. "Hé, Madame," lui dit la petite Marquise en l'embrassant, "je n'ai que faire de bien : pour vû que vous m'aimiez, et le Marquis aussi, vous ne nous laisserez manquer de rien."
Quelques mois se passèrent sans que la petite Marquise osât reparler à sa mere ; mais enfin voyant qu'on ne lui en parloit pas, elle recommença ses importunitez, & parut plus resolue que jamais d'éxecuter son dessein. La Marquise de Bannevile n'ayant plus de défaite à lui donner, prit enfin son parti, & l'ayant fair entrer dans son cabinet. Lui parla en ces termes : "Vous m'y forcez, ma chere enfant, & c'est malgré moi que je m'en vais vous découvrir ce que je voudrois vous cacher au prix de ma vie. J'aimois votre pauvre père, & lorsque je le perdis si malheureusement, la peur d'un pareil malheur pour vous me fit souhaiter avec passion d'avoir une fille. Je ne fus pas assez heureuse pour cela : j'accouchai d'un garçon, & je l'ai fait élever comme une fille. Sa douceur, ses inclinations, sa beauté, tout a contribué à mon dessein. J'ai un fils, & tout le monde croit que j'ai une fille."
"Ah ! Madame, s'écria la petite Marquise, "seroit il bien possible que je fusse…"
"Oui mon enfant, lui dit sa mere en l'embrassant, "vous êtes un garçon. Je le vois bien, cette nouvelle vous afflige. L'habitude a fait en vous une autre nature, vous êtes accoutumée à une vie bien differente de celle que vous eussiez menée. Je songeois à vous rendre heureux, & jamais je ne vous eusse découvert une si triste verité, si votre entêtement pour le Marquis ne m'y avoit obligée. Voyez donc sans moi ce que vous alliez faire, à quoi vous alliez vous exposer, & quelle sçene vous alliez donner au Public." La petite Marquise au lieu de répondre, ne faisoit que pleurer, & sa mere avoit beau lui dire : "mais mon enfant, vivez à l'ordinaire, soyez toujours la petite Marquise, aimée, adorée de tous ceux qui la voyent : aimez, si vous voulez, votre beau Marquis, mais ne songez point à l'épouser."
"Helas" répondit - elle en pleurant, "il ne demande pas mieux : il est au désespoir, quand je lui parle de nous marier. Eh ne sauroit-il point mon secret ? Si je le croyois, ma chere mere, je m'irois cacher au bout du monde. Ne le sauroit-il point ?" Et là dessus un torrent de larmes. "Helas ! pauvre petite Marquise," disoit-elle, "que vas-tu faire? oseras-tu bien te montrer, & faire la belle ? Mais que diras-tu, qu'as-tu fait, & comment nommer ces faveurs que tu as accordées au Marquis ? Rougis, malheureuse, rougis nature aveugle, qui ne m'a pas avertie de mon devoir. Helas ! j'étois dans la bonne foi ; mais puisque je vois clair, il faut à l'avenir avoir une conduite toute differente, & malgré ce que j'aime, il faut faire ce que je dois."
Elle prononçoit ces mots avec fermeté, lorsqu'on la vint avertir que le Marquis étoit à la porte de l'antichambre. Il entra avec un air content, & fut bien étonné de voir la mere & la fille les yeux baissez & dans les armes. La mere, sans attendre qu'il parlât, passa dans son cabinet & le laissa seul. Alors le Marquis prenant courage. "Qu'y a t'il donc belle Marquise," lui dit-il en se mettant à genoux, "& si vous avez quelque affliction, que ne la partagez vous avec vos amis ? Quoi vous ne me regardez pas seulement ? Est ce donc moi qui fais couler vos larmes , & serois-je coupable sans le sçavoir ?" La petite Marquise se le regardoit & versoit des pleurs. "Non non," disoit-elle à demi bas, "cela n'est point : & si cela étoit vrai, je ne sentirois pas ce que je sens. La nature est sage, & ses mouvemens sont raisonnables."
Le Marquis ne savoit ce que cela vouloit dire : il en demandoit l'explication, lorsque la mere, après s'être un peu remise, sortit du cabinet, & vint au secours de sa fille. "Vous la voyez," dit-elle au Marquis, "vous la voyez hors d'elle même. C'est sa faute : elle a voulu malgré moi se faire dire sa bonne avanture, & on lui a dit qu'elle n'auroit jamais d'enfans. Cela la fâche, Monsieur le Marquis, & vous en savez la raison."
"Et moi, Madame, reprit-il, cela ne me fâche point du tout. Qu'elle demeure toujours comme elle est. Pour moi, je ne demande qu'à la voir. Je serai trop heureux, si elle me donne le rang du premier de ses amis."
La conversation ne dura pas davantage. Les esprits étoient trop en mouvement, & il fallut quelque tems pour les remettre dans leur assiere ordinaire ; mais ils s'y remirent si parfaitement, qu'au bout de huit jours il n'y parut plus. La presence, les agrémens, les caresses du Marquis effacèrent dans l'esprit de la petite Marquise tout ce que sa mere lui avoit dit sur son état. Elle n'en crut plus rien, ou n'en voulut rien croire. Le plaisir l'emporta sur la réflexion. Elle vécut à l'ordinaire avec son amant, & sentit redoubler sa passion avec tant de violence, que les pensées d'un engagement éternel revinrent la tourmenter. "Oui," disoit-elle en elle-même, "il ne s'en pourra plus dédire, et ne m'abandonnera jamais." Elle étoit resolue d'en reparler encore, lorsque sa mere tomba malade d'une maladie si violente, que le troisiéme jour on désespera de sa guerison. Elle fit son testament, & envoya querir son frere le Conseiller, qu'elle declara Tuteur de la petite Marquise. C'étoit son oncle & son heritier, perce que tout le bien venoit de la mere. Elle lui dit en particulier la verité de la naissance de sa prétendue fille, le priant de n'en pas faire semblant, & de la laisser vivre dans ce plaisir innocent, qui ne fait mal à persone, & qui la mettent hors d'état de se marier, assuroit aux enfans du Conseiller une grande succession.
Le bon homme de Conseiller apprit cette nouvelle avec grande joie, & vit mourir sa sœur sans jetter une larme. Trente mille livres de rente qu'elle laissoit à la petite Marquise, lui paroissoient comme assurées à ses enfans, & il n'y avoit qu'à flater sa niéce dans son entêtement. Il le fit à merveilles, en la louant sur sa beauté, sur sa douceur, sur ses manieres engageantes, & lui disant qu'il lui serviroit de mere ; mais qu'elle seroit toujours la maîtresse, & qu'il ne vouloit être son tuteur que pour la forme.
Ces manieres honnêtes consolèrent un peu la petite Marquise, qui étoit véritablement affligée ; mais la vûe de son cher Marquis la consola encore davantage. Elle se voyoit absolument la maîtresse de sa destinée, & ne songeoit qu'à la partager avec ce qu'elle aimoit. Six mois se passèrent dans les apparences de deuil, & puis tous les plaisirs en foule revinrent chez la petite Marquise. Elle alloit souvent au Bal, à la Comedie, à l'Opera, & toujours avec la même Compagnie. Le Marquis ne la quittoit pas, & tous ses autres amans voyant assez que c'étoit une affaire reglée, s'étoient retirez, Ils vivoient heureux, & n'eussent peut-être pas songé à autre chose, si la médisance avoit pû les laisser en paix. On disoit par tout que la petite Marquise étoit belle ; mais que depuis la mort de sa mere, elle ne gardoit plus de mesures, qu'on la voyoit par tout avec le Marquis de Bercourt, qu'il n'avoit presque pas d'autre maison que la sienne, qu'il y soupoit tous les jours, & n'en sortoit qu'à minuit. Ses meilleures amies y trouvoient à redire. On lui écrivoit des billets sans les signer. On en avertit son oncle, qui lui en parla, pour lui faire croire qu'il ne savoit rien de son état. Il arriva une petite avanture, qui n'étant dans le fond qu'une bagatelle, ne laissa pas de faire du bruit. La petite Marquise étoit fort jeune, & encore plus enfant : elle n'avoit jamais aimé que sa persone & le Marquis de Bercourt, & ne pouvoit avoir aucun plaisir qu'avec lui. Ils passoient leur vie ensemble, & ne sçachant à quoi s'amuser, la petite Marquise s'avisa un jour de l'habiller en fille. Il ne fallut pas le presser beaucoup. Il se trouva une fort agréable persone : & n'étant pas content de se rejouir dans leur maison ou avec des amis familiers, ils s'imaginèrent qu'on ne reconnoistroit point le Marquis, & allèrent a fronter le public au Cours & à la Comedie. On n'y prit pas garde les deux ou trois premieres fois ; mais ils y retournerent so souvent, qu'il n'y eut pas moyen de s'y méprendre. On leur en fit des plaisanteries, & quelques jeunes gens eurent la malhonnêtete de leur dire publiquement que de pareilles Dames empêcheroient bien le monde de finir.
Enfin les choses allèrent si loin, que la petite Marquise reprit ses premieres idées, & pour faire taire tout l'univers elle se resolut d'épouser le Marquis. Elle lui en parla fortement, il resista de même, & demanda encore quelques jours pour surmonter l'aversion qu'il avoit, disoit-il, pour le mariage. Il les employa à faire d'étranges réflexions "Que veux-tu faire," disoit-il en lui-même, "que veux-tu devenir, pauvre Marquis, y songes-tu bien, et quel triste personage…" Il ne pouvoit achever, un torrent de larmes coupoit ses discours. Et cependant, reprenoit il avec transport, "je l'aime, je l'adore, je ne puis vivre sans elle, mon cœur me dit qu'elle feroit mon bonheur. Ah! comment cela se pourroit-il faire ? Je n'y comprends rien. Je me perds dans mes pensées. Je ne puis souffrir les autres femmes, je me sens de glace auprès des plus belles, et je me sens tout de feu, dès que j'approche de la petite Marquise." Il retourna la voir, & lui dit avec une fermeté qui ne lui étoit pas ordinaire que malgré tout son amour, il ne consentiroit à leur mariage, qu'à condition qu'il ne seroit que pour le public, & qu'ils vivroient ensemble comme le frere & la sœur, n'y ayant point, disoit-il, d'autre moyen de s'aimer toujours. Elle convint aisément de la condition : ce que sa mere lui avoit dit lui revenoit quelques fois à l'esprit. Elle parla à son oncle de la resolution qu'elle avoit prise. Il lui representa d'abord toutes les épines du mariage, & finit par y consentir. Il en fut ravi dans le fond de son cœur : il voyoit par là trente mille livres de rentre assurées à sa famille, & ne craignoit pas que sa niece eût des enfans avec le Marquis de Bercourt, au lieu que ne la marient pas, sa fantaisie d'être fille pourroit changer avec l'âge & sa beauté, qui passeroit indubitablement. Ainsi le mariage fut arrêté : on leva les étoffes & la cérémonie se fit chez le bon oncle, qui comme tuteur, voulut donner le festin des noces.
Jamais la petite Marquise ne parut si belle que ce jour-là. La Comtesse de Variere la voulut accompagner à l'Eglise, où le Marquis se trouva en manteau de velours noir, chamare de passemens d'or, frisé, poudré, des pendans d'oreilles, des mouches, enfin si ajusté, que ses meilleurs amis ne pouvoient l'excuser de tant aimer sa persone. On les unit pour jamais, & chacun leur donnoit mille bénédictions. Le soir le festin fut magnifique : la musique & les violons n'y manquerent pas Enfin l'heure fatale étant arrivée, les parens & les amis les mirent ensemble dans un lit de parade, & les embrasserent, les hommes en riant, quelques vieilles en pleurant.
Ce fut alors que la petite Marquise fut bien étonnée de voir le froid & l'insensibilité de son amant. Il étoit à l'autre bout du lit, & soupiroit & pleuroit. elle s'approcha à moitié, sans qu'il fît semblant de s'en apercevoir. Enfin ne pouvant plus soutenir un état si douloureux ; "Que vous ai-je fait, Marquis," lui dit elle, "et ne m'aimez vous plus ? Répondez, ou vous m'allez voir expirer à vos yeux."
"Helas ! Madame," lui dit le Marquis, "je vous l'avois bien dit, nous vivions heureux, vous m'aimiez, et vous m'allez hair : je vous ai trompée. Approchez et voyez" Il lui prit la main en même tems, & la mit sur la plus belle gorge du monde. "Vous voyez," ajouta-t'il en fondant en larmes, "vous voyez que je ne puis rien pour vous, puisque je suis femme aussi bien que vous."
Qui pourroit exprimer ici la surprise & la joie de la petite Marquise ? Elle ne douta plus dans ce moment qu'elle ne fût un garçon, & se jettant entre les bras deson cher Marquis, elle lui causa la même surprise & la même joie. La paix fut bientôt faite. Ils admirèrent leur destinée, qui les avoit conduits si heureusement, & se firent mille protestations d'une éternelle fidelite. "Pour moi," dit la petite Marquise, "je suis trop accoutumée à être fille, je veux être femme toute ma vie : comment m'y prendrois-je à porter un chapeau ?"
"Et moi," dit le Marquis, "j'ai mis l'épée à la main plusieurs fois sans être embarasse : et je vous conterai quelque jour mes avantures. Tenons-nous en donc où nous en sommes. Jouissez, belle Marquise, de tous les agrémens de mon sexe, je jouirai de toute la liberté du vôtre. Je me corrigerai seulement sur mes manieres un peu effeminées, que je n'ai pû quitter tout à-fait."
"Ah! Marquis, ne les quittez pas. Y a-t'il rien de plus aimable que de savoir joindre la valeur de Mars aux agrémens de Venus."
Le lendemain des noces, ils reçurent les complimens ordinaires. La petite Marquise étoit sur un lit de velours vert en broderie d'or. Elle a voit, selon sa coutume, une robe de moire d'argent. Sa coiffure un peu negligée lui donnoit de nouveaux charmes ; & quoique Mademoiselle de Variere & trois ou quatre autres jeunes persones fussent sur le pied de son lit toutes couvertes de diamans, elle conservoit toujours son avantage sur toutes les autres beautez. Huit jours après ils partirent pour la Province, où ils sont encore dans un de leurs Châteaux. L'oncle doit les y aller voir, & sera bien surpris, en voyant naître de ce mariage quelque bel enfant, qui lui ôtera toute l'esperance d'une grande succession.